Pour éviter d’alimenter l’inflation par une augmentation du prix des carburants à la pompe, le gouvernement a choisi de subventionner l’essence et le diesel en baissant les taxes qu’il prélève sur chaque litre vendu. Il soulage ainsi les caisses de la Petrobras, l’entreprise d’Etat qui détient le monopole de la distribution du carburant dans tout le pays. Le déficit de Petrobras s’accroît en effet mois après mois à cause de la quantité d’essence qu’il doit importer avec un dollar plus cher et une demande croissante, alors que le prix à la pompe est bloqué par les autorités depuis 6 ans.

Mais en soulageant ainsi la comptabilité de son entreprise pétrolière nationale, l’Etat brésilien pénalise un des projets les plus osés qu’il a lancé, le « programme éthanol », dont le prix, lui n’est pas réglementé. A la pompe, l’alcool carburant a perdu la bataille. Il alimentait 54% des véhicules particuliers en 2009, et seulement 35% en 2011 alors que 85% des voitures neuves vendues actuellement sont dotées de moteur « flex ». Elles peuvent donc rouler indifféremment à l’essence ou à l’éthanol.

Miriam Leitão, journaliste économique au quotidien « O Globo », vient de consacrer une série de chroniques aux contradictions de la politique brésilienne en matière d’alcool-carburant. Vision Brésil reprend ici l’essentiel de ses observations.

De la canne à sucre à la pompe à carburant

« Rosa da Silva, 36 ans est coupeuse de canne dans l’Etat de São Paulo. Elle se lève à 4h du matin, prépare le repas de midi qu’elle laisse pour son mari et sa fille et à 5h30, monte dans le bus qui l’emmène sur son lieu de travail où elle arrive à 7h30. Le jour où nous nous sommes rencontré, elle avait coupé 70 mètres de canne, ce qui est peu. La veille, c’était 352 mètres, « plus que bien ».

Rosa est le point de départ d’une chaine de production qui aboutit au poste de ravitaillement en combustible. Un secteur en crise. Elle est fonctionnaire de la « Raizen », une joint-venture entre la pétrolière Shell et la sucrière Cosan. En arrivant au champ, elle commence par faire une série d’exercice que lui a enseigné le physiothérapeute de l’entreprise, pour supporter sans dommage le dur labeur de la coupe. Elle va travailler jusqu’à 15h30.

Le secteur de la canne crée aujourd’hui moins d’emplois qu’avant, mais de meilleure qualité. Les conditions de travail se sont améliorées, le salaire a augmenté, mais il reste lié à la quantité de canne coupée et à la fin de la saison, Rosa comme les autres, est mise en congé. Le métier est temporaire et le gain mensuel moyen de Rosa est d’environ 820 R$ (410 CHF / 340 €), les mois où elle travaille.

Essence ou éthanol ?

Ce que tout le monde considère comme un progrès est un problème pour Rosa : aujourd’hui, on brûle moins souvent la canne avant récolte, il y a donc moins de particules en suspens dans l’air, cela ménage l’environnement et les poumons des employés. « Mais la canne qui n’a pas brulé est beaucoup plus dure à couper. Elle abîme les mains et la productivité baisse. Je trouve que le salaire est bien faible par rapport aux sacrifices qu’on fait ». Rosa n’imagine pourtant pas renoncer. « J’adore le travail au champ et les amitiés que cela crée ». Elle n’a pas peur non plus de la mécanisation croissante du secteur : « contrairement à la coupe manuelle, les machines arrachent les racines, on doit donc replanter après leur passage. Notre emploi ne va pas disparaître ».

Mois après mois, Rosa réussit à économiser une parcelle de son revenu. Son rêve, s’acheter une voiture. Rouge de préférence. Quand Rosa, la coupeuse de canne aura réalisé son rêve, elle devra affronter le même dilemme que tous les conducteurs : quel carburant mettre dans son réservoir ? Celui qui maintien son industrie sur pied ou de l’essence ? Car dans la plupart des régions, l’alcool coûte à la pompe 70% du prix de l’essence. Comme il consomme plus, il n’est pas rentable. Et contrairement à celui de l’éthanol, le prix de l’essence, lui, est gelé.

Définir une politique à long terme

Edison José Ustulin ne connaît pas Rosa, mais il fait partie de la même chaîne productive. Il fournit la canne pour Raizen et préside l’Association locale des producteurs de canne. Sa liste de réclamation est longue : coût de la main d’œuvre trop élevée, manque de travailleurs qualifiés, impôts trop lourds, qui pénalise sa rémunération et l’empêche d’investir dans le renouvellement de ses plantations. Si le gouvernement veut que l’alcool hydrique fasse partie de la matrice énergétique du Brésil, explique-t-il, il faut définir des politiques à 15-20 ans car l’investissement dans le domaine agricole a besoin de 10 ans pour être amorti, et de 20 ans dans l’industrie. « Ça ne sert à rien de vanter dans le monde entier les bienfaits de la politique de l’éthanol si on le traite comme un carburant de seconde classe à l’intérieur du pays. »

Le Brésil a déjà parcouru un long chemin en compagnie de l’éthanol. Et tous ont payé un prix énorme pour cela. Aujourd’hui leurs conditions sont meilleures, mais les coupeurs de canne ont longtemps été traités comme des esclaves, le Trésor Public a dépensé des fortunes en subsides au cours des différentes étapes de l’histoire de cette industrie, qui est maintenant au bord du naufrage.

Une piège auto-fabriqué

Le gouvernement est prisonnier d’un piège qu’il a lui-même fabriqué en différant durant de longues années l’augmentation du prix de l’essence à la pompe, en dépit de la hausse du baril de brut sur le marché mondial. Il a ainsi construit une politique de perdants-perdants : le secteur de l’éthanol est désorganisé et n’investit plus, Petrobras est contrainte d’augmenter ses importations d’essence, en payant plus cher le litre de carburant qu’il ne peut le vendre aux distributeurs à cause du blocage du prix à la pompe.

Antonio de Padua Rodrigues est Directeur de l’UNICA, l’Union des Industries de la Canne à Sucre. Il fait les comptes : « le secteur a perdu 5% de sa capacité de production installée ces dernières années. Cela représente 32 millions de tonnes de canne. En 2007, rien que dans la région Centre-Sud du pays, 46 entreprises ont fermé. 30 autres ont encore mis la clé sous le paillasson depuis 2011. Et la plupart ne recommenceront pas à produire ».

Et pourtant on importe de l’éthanol !

Le secteur sucrier vit pourtant un paradoxe : il ne réussit plus à répondre à la demande du marché, Petrobras, contrainte légalement d’incorporer 20% d’éthanol dans l’essence doit importer de l’alcool-carburant des Etats-Unis. L’Etat vient de décider d’augmenter cette proportion à 25% d’alcool par litre d’essence pour soutenir le secteur. « Cela ne va pas aider les producteurs d’éthanol, estime Adriano Pires, spécialiste en énergie, mais soulager Petrobras qui va pouvoir diminuer de 156 millions de litres la quantité d’essence qu’elle doit importer chaque mois ». Un soulagement pour les caisses de l’entreprise d’Etat, mais surtout une réponse d’urgence au fait que les infrastructures n’arrivent plus à répondre à ce flot de carburant en provenance de l’extérieur : en 2010, le Brésil importait 9’000 barils d’essence par jour, au second semestre 2011, 45’000 !

Le secteur de l’alcool-combustible est né de la recherche d’une alternative au pétrole lors des crises des années 1970. Puis il a sombré une première fois et le contribuable a payé des fortunes pour sauver des usines en faillite. Il renaît maintenant pour des raisons de protection de l’environnement. Et trébuche à nouveau à cause des contradictions des autorités dans sa politique d’approvisionnement en combustible. »

La fin du cycle de l’alcool-carburant brésilien?

Marcos Buckeridge, biologiste spécialisé dans la recherche sur les plantes natives tropicales, qui a travaillé plus de 20 ans au Jardin Botanique de São Paulo confirme l’analyse de Miriam Leitão. Il va même plus loin, prédisant la fin prochaine du cycle de l’alcool-carburant, à la manière de la fin du cycle du caoutchouc au début du XX° siècle, si rien d’urgent n’est entrepris : « quand les bénéfices de l’industrie du caoutchouc ont baissé au Brésil, les anglais ont emmené la plante en Asie pour produire là-bas. Aujourd’hui, le Brésil est en train de perdre son avance dans la filière de l’éthanol, au profit d’autres pays qui investissent massivement dans de nouvelles technologies ».

Marcos Buckeridge cite pour exemple un partenariat que viennent de réaliser deux multinationales américaines, General Motors et Coskata, pour produire de l’éthanol en utilisant des bioréacteurs et des micro-organismes. « Le Brésil est le pays qui détient la plus grande capacité de photosynthèse de la planète. Il est donc celui qui produit la biomasse la plus importante et, par conséquent, sa capacité de fabriquer des biocombustibles en est décuplée ». En investissant sur ce genre de technologies, analyse-t-il, le Brésil pourrait sauver sa filière tout en évitant de déboiser pour augmenter les surfaces cultivées. « Autrement, le rêve de construire un leadership dans le domaine des biocarburants va se transformer en « effet Cendrillon ». Quand minuit sonnera, il ne restera que poussière…

Fin août, face aux pertes de la Petrobras qui continuent à augmenter, le gouvernement s’est décidé à autoriser finalement une hausse du prix de l’essence, qui devrait intervenir à partir d’octobre. Le déphasage avec les prix internationaux est actuellement de l’ordre de 20%. Il n’est pas sûr cependant que cette augmentation du tarif à la pompe soit suffisante pour relances les ventes d’alcool-carburant.

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