Début août a commencé devant le Tribunal Suprême, le méga procès de la corruption politique au Brésil, celui des 38 accusés de l’affaire dite du « Mensalão ». Plus que les condamnations, – les peines qui seront prononcées risquent d’être relativement symboliques -, c’est le sens que les 11 juges de la Cour Suprême donneront au verdict qui peut faire de ce jugement une référence déterminante pour le futur des mœurs politiques du pays : les 150 avocats de la défense vont tenter de prouver que les millions détournés dans cette affaire ont été versés à des « caisses noires électorales », une infraction de peu de gravité. L’accusation va au contraire s’efforcer de démontrer qu’il s’agit de détournement en bande de fonds publics, de corruption active et de lavage d’argent.

L’affaire du « Mensalão » remonte à 2005, lorsqu’un parlementaire a révélé que les plus hautes instances du gouvernement Lula, en place depuis 2 ans, versaient systématiquement des pots-de-vin aux députés de la coalition présidentielle pour s’assurer qu’ils votent « convenablement » les propositions de loi élaborées par l’Exécutif. L’objectif politique avoué était d’asseoir une majorité gouvernementale stable au Congrès et de faire passer un certain nombre de mesures permettant au Parti des Travailleurs, le PT, de se maintenir longtemps au pouvoir, même indirectement.

Une manipulation signée José Dirceu ?

A la tête de l’opération, selon le dossier d’enquête qui comporte plusieurs milliers de pages, José Dirceu, alors Chef de Cabinet de Lula et éminence grise du PT. L’argent sortait des caisses publiques, transitait par des sociétés écrans, constituées par le trésorier du PT Delubio Soares au Brésil et dans des paradis fiscaux, avant d’être versé aux députés via le « Banco Rural ». Le tout « couvert » par le Président d’alors du PT José Genuino.

« Une organisation criminelle sophistiquée destinée à récolter et à distribuer de l’argent d’origine illégale en échange d’appui politique », accuse le Procureur Général Roberto Gurgel dans son réquisitoire. « C’est José Dirceu lui-même qui a conçu ce mécanisme illicite de construction d’une base parlementaire d’appui au gouvernement par l’intermédiaire du versement d’avantages indus à ses membres ».

José Dirceu, suspendu de ses droits politiques depuis la découverte de l’affaire, nie les accusations, affirmant qu’aucune preuve matérielle ne peut être avancée contre lui. Le Procureur rétorque que les témoignages recueillis au cours de l’enquête sont suffisamment accablants pour fonder la culpabilité de l’ancien Ministre. Quant à l’ex Président Lula, il a été formellement épargné par le scandale, mais beaucoup estiment qu’il ne pouvait pas ne pas être au courant des agissements de son Chef de Cabinet.

Une corruption d’ordre strictement politique

Ce qui est particulier dans l’affaire du « Mensalão », c’est que l’argent public détourné n’a pas servi comme souvent à enrichir personnellement des élus, mais à asseoir un projet de pouvoir, celui du PT qui venait d’accéder à la tête de l’Etat par l’intermédiaire de Lula. Le jugement qui sera prononcé sera donc celui des mœurs parlementaires brésiliennes et c’est ce qui fait de ce procès un moment de vérité. Si le verdict est un acquittement, l’impunité des politiciens sera renforcée, si au contraire, les 38 inculpés sont condamnés, en totalité ou en partie, cela peut marquer le début d’une moralisation de la vie publique.

Car les alliances politiques contre nature, négociées à coup d’avantages octroyés sous le manteau sont légion. Et cela depuis l’époque de la colonisation portugaise ! Selon Marco Morel, qui publie un ouvrage sur le sujet, « Corruption, montre ton visage », éditions Casa da Palavra, la pratique de distribuer des charges publiques à ses amis était déjà l’apanage de Tomé de Souza, Gouverneur Général du Brésil en 1549, qui est arrivé du Portugal avec une carte blanche de la Couronne « pour concéder des charges aux personnes qu’il voulait. »

Les choses n’ont pas beaucoup changé depuis. Régulièrement, les médias se font l’écho de parents d’élus qui sont subitement nommé à un poste dans la fonction publique, après une élection, voir d’un « employé de maison » d’un député dont le nom se retrouve à la tête d’une entreprise millionnaire dont l’intéressé lui-même ignore l’existence.

La politique, un monde à part

Le fait qu’un politicien soit soupçonné ou même accusé de corruption n’en fait pas pour autant une brebis galeuse. C’est ainsi que début juillet, l’ex-Président Lula est apparu publiquement aux côtés de l’ex-Préfet de São Paulo, Paulo Maluf, recherché par Interpol pour détournement d’argent public et blanchiment. Une alliance politique contre nature, mais de haute signification stratégique pour soutenir le candidat du PT à la Mairie de São Paulo, l’ancien ministre de l’éducation Fernando Haddad, très mal placé dans les sondages. Un triste roman dont le côté sordide était accentué quelques jours plus tard par la sentence d’un tribunal de l’île de Jersey qui affirmait avoir recueilli des preuves substantielles que Paulo Maluf et sa famille détenaient des comptes douteux dans ce paradis fiscal !

Jusqu’à ce stade, le procès du « Mensalão » est un jugement pour l’histoire. Mais il peut devenir un procès pour l’avenir. « Le résultat du jugement peut signifier le commencement de la fin d’une politique partisane corrompue qui se perpétue depuis de nombreuses années, commente le chroniquer politique Merval Pereira. Le PT n’a pas inventé la corruption mais l’a élevée à un degré de sophistication telle qu’il a mis en danger la démocratie en transformant un projet criminel en politique de gouvernement ».

Emasculer la démocratie

Un point de vue partagé par le sociologue Demétrio Magnoli : « la Cour Suprême juge les auteurs d’une tentative de suppression de l’indépendance du Congrès ». Demétrio Magnoli insiste sur le cas particulier de cette affaire et du projet politique sous-jacent élaboré par le PT : « le Mensalão visait à l’élimination du système de contre-poids de la démocratie par l’émasculation complète du Congrès. La corruption consistant en l’appropriation privée de fragments de biens publics à son profit, pour désolante qu’elle soit, ne peut pas se comparer à la fabrication pécuniaire d’une majorité parlementaire par l’extorsion systématique de l’argent public ».

Pour le sociologue, le PT a depuis longtemps renoncé à l’utopie socialiste. Dans la vision de son « Idéologue en Chef », José Dirceu, le Parti est le fer de lance d’un « capitalisme national indépendant qui renoue avec le projet corporatiste de Getulio Vargas », développé dans les années 1930. « La constitution d’une nouvelle élite politique, structurée autour du PT serait la composante nécessaire à l’édification de ce capitalisme d’Etat brésilien ».

L’épreuve de vérité pour le PT

Un risque qui n’est pas entièrement écarté, complète Merval Pereira. Si José Dirceu est acquitté, cela va peser lourd sur l’avenir du PT et celui du gouvernement. Même s’il est suspendu de ses droits politique, l’ancien ministre de Lula est toujours à la tête de la fraction « Construire un nouveau Brésil », majoritaire à l’intérieur du PT et qui empêche les alliés de la Présidente Dilma Rousseff de prendre le contrôle du Parti. « S’il est blanchi, José Dirceu va vivre une formidable résurrection politique qui lui permettra d’influencer de façon décisive le Gouvernement Dilma Rousseff. Cela provoquerait sans doute l’implosion de la coalition parlementaire soutenant le gouvernement. ».

Au contraire, si José Dirceu et ses comparses sont condamnés, le PT risque de perdre des plumes aux élections municipales d’octobre prochain, ce qui pourrait signifier une recomposition de la majorité gouvernementale au profit des formations alliées non directement impliquées dans le scandale du « Mensalão », le PMDB et PSB, deux partis du centre.

Quelque soit le cas de figure, l’hégémonie du PT sera durablement affaiblie, c’est aussi en cela que le procès du « Mensalão » est un jugement pour l’avenir. Et plus prosaïquement encore, « la corruption est antiéconomique parce qu’elle affaiblit les recettes fiscales, stimule l’opacité dans les relations entre les agents économiques et renchérit le coût des produits et des services. Le jugement du « Mensalão » peut être une barrière pour freiner l’avance de cette maladie » conclut Miriam Leitão, journaliste économique.

Le procès du « Mensalão » va durer environ 2 mois.

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