0,2% de croissance au premier trimestre 2012, c’est à dire pratiquement rien ! Après des années d’expansion, le Brésil émergeant se réveille avec la gueule de bois, frappé de plein fouet par les conséquences de la crise européenne sur l’économie mondiale. Il n’est évidemment pas le seul dans ce cas, mais la question qui se pose est de savoir si les mesures que prend le gouvernement pour y faire face sont les bonnes. La majorité des économistes pensent que non.

Difficile d’accumuler autant de mauvaises nouvelles en aussi peu de temps : la faible augmentation de 0,2% du PIB par rapport aux trois derniers mois de 2011 est le résultat d’une forte baisse du secteur de l’agro-élevage, moins 7,3%, liée à des conditions climatiques déplorables, mais aussi à une chute de la demande extérieure. S’ajoute à cela une baisse de 1,8% des investissements, le plus fort repli depuis 2009. C’est le petit 1% de croissance de la consommation des familles qui sauve le PIB de la menace de récession. En comparaison internationale, le Brésil fait cette fois moins bien que tous les autres, en compétitivité, en productivité et en attractivité.

Dégringolade brutale

Le Brésil est encore la 6ème économie du monde, il a dépassé le Royaume-Uni mi-2011, mais il risque de rétrograder à nouveau derrière la Grande Bretagne dans les mois qui viennent. C’est que sa croissance vient seulement en 22ème position, derrière les Etats-Unis, l’Allemagne, la Suisse, la Suède et l’Autriche, qui font mieux, malgré la crise et derrière les autres BRIC’s. Selon le classement 2012 de la compétitivité mondiale publié par l’IMD (Institut for Management Development) de Lausanne, le Brésil a reculé de la 44° à la 46° place en un an.

Productivité trop faible

Le Brésil se classe aussi très mal sur le plan de sa productivité : avec 19’764 US$ par travailleur et par an, il figure à la 15ème place des 17 pays latino américains analysés par The Conference Board. Il est largement surpassé par l’Argentine (37’589 US$ annuel par travailleur), le Chili (35’864 US$), le Mexique (35’579 US$), le Venezuela (31’054 US$), le Pérou (24’054 US$) et la Colombie (23’208 US$) et dépasse seulement la Bolivie et l’Equateur…

L’efficacité du salarié brésilien équivaut à 20% de celle de son collègue nord-américain. C’est comme si on devait travailler 5 jours à São Paulo pendant qu’on travaille un seul jour à Chicago ! Certes, 19’764 US$ par travailleur et par an, c’est mieux que les 16’700 US$ de l’ouvrier chinois, mais voilà, entre 2011 et 2012, la Chine a augmenté sa productivité de 9%, le Brésil seulement de 1,4%.

L’éducation, toujours et encore

Les raisons de cette faible productivité tiennent au déphasage des investissements et à la mauvaise formation scolaire et professionnelle de la main d’œuvre. « En temps de crise, cela fait la différence sur le plan de la compétitivité globale », note Flavio Castelo Branco, responsable de la politique économique à la Confédération Nationale des Industries. « La croissance brésilienne table sur l’abondance de sa main d’œuvre, renchérit Naércio Aquino Menezes Filho, professeur à l’Institut de Recherche Economiques et d’Enseignement (IPEA), mais dans une situation de plein emploi comme aujourd’hui, il n’y a plus de gens disponibles pour augmenter les emplois. Le Brésil ne manque pas seulement de main d’œuvre qualifiée, il manque de main d’œuvre tout court. »

Ces mauvaises performances du premier trimestre 2012 ont été immédiatement sanctionnées par les marchés internationaux. Moody’s questionne la qualité des crédits à court terme que vont pouvoir obtenir les entreprises brésiliennes, si le cours des commodities, qui forment l’épine dorsale des exportations,  continue à fléchir.

Désenchantement

Les investisseurs, eux se montrent quelque peu désenchantés par la baisse du cours du R$ par rapport au US$ (le taux de change tourne maintenant autour de 2R$ pour 1 US$) et les baisses successives des taux d’intérêts décidées par la Banque Centrale pour relancer l’économie. « Beaucoup ont cru, à la fin de l’ère Lula, à la naissance d’un nouveau Brésil. Aujourd’hui, on s’aperçoit que ce nouveau Brésil n’est que potentiel. Les bonnes performances de ces dernières années tiennent plus à la chance et à la conjoncture qu’à une ingénierie économique des autorités », analyse Alberto Ramos, chef pour l’Amérique Latine de la division de recherche de Goldmann Sachs.

Et surtout, les marchés doutent de la stratégie adoptée par le gouvernement pour relancer la croissance. Une stratégie entièrement axée sur la stimulation de la consommation intérieure. Successivement, Brasilia a injectés 2,7 milliards de R$ (1,2 milliards de CHF / 1 milliard d’€) pour aider le secteur de la construction automobile, la Banque Centrale a sacrifié 18 milliards de R$ de réserves financières pour relancer la consommation et la BNDES, la Banque Nationale de Développement Economique et Social va prêter 20 milliards de R$ aux Etats pour accélérer les grands travaux d’infrastructure.

Un modèle qui s’essouffle

Fort bien, estiment la plupart des analystes, sauf que le modèle de développement dont le moteur est la croissance du marché intérieur a atteint ses limites : la population, aujourd’hui endettée à 30% en moyenne, n’a plus beaucoup de marge pour consommer d’avantage. Et surtout, cette stratégie repose sur des résultats à court terme qui occultent l’urgence des réformes structurelles à entreprendre.

« Il faut réduire le poids de la consommation stimulée par le crédit et augmenter l’investissement productif, alerte Armando Castelar, professeur à l’UFRJ, et ce ne sont pas les subsides de la BNDES qui vont le permettre ! Il suffit de se rappeler qu’entre 1995 et 2010, les versements de la Banque ont quadruplé, en relation au PIB, mais que les investissements n’ont pratiquement pas augmenté ».

« Le pays a perdu l’occasion d’utiliser la période du boum des prix des matières de base pour attaquer les problèmes historiques de sa croissance, le faible niveau de l’investissement et de l’épargne, les déficience de l’éducation et la lourdeur de la charge fiscale des entreprises. Maintenant que le marché des commodities faiblit à cause de la crise mondiale, le Brésil va souffrir », indique Ruchir Sharma, de la Banque Morgan Stanley, dans un article publié par la revue Foreign Affairs.

Optimisme malgré tout

Ce désenchantement général ne semble pas troubler le Ministre de l’Economie Guido Mantega qui reste persuadé que les prochains trimestres verront la croissance repartir grâce aux mesures prises par le gouvernement. Contre vents et marées, il affirme toujours que l’objectif de 2,7 points de croissance atteint en 2011 sera dépassé cette année. Les analystes du Crédit Suisse parlent eux de 1,5%, « une plaisanterie de mauvais goût » rétorque le Ministre Mantega.

Arminio Fraga, ancien Président de la Banque Centrale partage sa foi en l’avenir du Brésil… à condition que le pays prenne les mesures qui s’imposent : « il n’y a pas de barrières insurmontables qui empêchent le Brésil de croître de 5 à 6% par an. Mais pour y arriver, il faut adopter une politique économique qui arrête de privilégier la demande des consommateurs et se concentre sur la qualité de l’offre. Cela veut dire investir dans les infrastructures, l’éducation, l’allègement des impôts qui sont les facteurs essentiels de la faible productivité du Brésil ».

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