Encore une année climatique folle au Brésil, la troisième en 3 ans. 33 villes d’Amazonie dont Manaus sont en état d’urgence depuis plusieurs semaines, à cause d’une crue sans précédent du Rio Negro et de ses affluents : 29 mètres, du jamais vu depuis 1903, date de la première année de mesure. Et il n’arrête pas de pleuvoir. Le pic devrait être atteint mi juin seulement.

A 2’000km de là, le sertão du Nord-Est connaît la pire sécheresse de ces cinquante dernières années. Il n’a pas plu depuis 80 jours dans une cinquantaine de villages et il n’y pleuvra pas avant plusieurs mois car de mai à novembre, c’est la saison sèche dans cette région. La faute au ciel ou aux gens ?

Aux deux répondent les spécialistes, cela dépend du point de vue qu’on adopte. Il y a une nette accentuation des extrêmes climatiques au Brésil ces dernières années, cela peut-être passager ou dénoter un effet du réchauffement à plus long terme. Mais il y a surtout une urbanisation désordonnée dont la conséquence est une multiplication des victimes de ces désordres climatiques.

Sécheresses et inondations main dans la main

Prenons l’Amazonie : 2009 et 2012, inondations et crues ; 2005 et 2010, sécheresse persistante. Prenons le Nord-Est : depuis 3 ans, des pluies catastrophiques noient la zone littorale alors que le sertão n’a pratiquement pas vu une goutte d’eau. En 2008 et 2009 par contre, ce même sertão a connu des inondations à répétition ! Prenons le Sud et le Sud-Est enfin, pluies et glissements de terrain meurtriers à Angra dos Reis et Rio de Janeiro en 2009 ; inondations dans l’Etat de Santa Catarina en 2010 ; à nouveau pluies et glissements de terrain dans les montagnes de l’arrière pays de Rio de Janeiro dévastées par un orage cataclysmique en 2011, 900 morts ; sécheresse persistante dans le Rio Grande do Sul en 2012.

« Indéniablement le climat se modifie, affirme Carlos Nobre, climatologiste responsable des programmes de recherche au Ministère des Sciences et Technologie et cela va affecter plus particulièrement les population des Etats du Sud et du Nord-Est ». Non pas à cause des caprices du ciel, mais de la concentration anarchique de l’habitat.

Le gros des risques climatique dans les villes

30 millions de personnes vivent aujourd’hui dans des zones à risques, sujettes à des glissements de terrain ou des inondations. Si rien ne change, 42 millions de brésiliens seront dans cette situation en 2030. Les chiffres proviennent d’une étude sur les catastrophes naturelles menée par la compagnie de réassurance SwissRé.

Ces prédictions sont confirmées par une étude de l’Institut National d’Etudes Spatiales, l’INPE, qui a croisé les modèles climatiques avec l’IDH, l’indicateur de développement humain des principales villes brésiliennes. La conclusion est claire : c’est dans ces agglomérats urbains que les populations sont les plus vulnérables au changement climatique. « En cas de persistance du réchauffement, les habitants des quartiers pauvres de São Paulo, Rio de Janeiro, Belo Horizonte et Manaus seront les premiers menacés. Ensuite ce seront les campagnes du Nord-Est. Comme cette hypothèse du réchauffement semble la plus plausible, il est urgent d’agir » commente l’écologiste David Lapola, professeur à l’Université de Rio Claro et responsable de cette étude.

Des secours qui reviennent 10 fois plus chers que la prévention

Entre 2004 et 2010, les autorités ont investi 280 millions de US$ dans des ouvrages de prévention et dépensé 2,6 milliards de US$ pour porter secours aux populations victimes de catastrophes climatiques. Le rapport entre les deux chiffres est éloquent ! « Le grand problème, analyse Claudia Garcia de Melo, la représentante de SwissRé pour le Brésil, c’est qu’aujourd’hui, on agit après la tragédie, mais on ne fait rien pour la prévenir. Ce qui reviendrait pourtant beaucoup moins cher »,

C’est dans les périphéries des villes que le coût humain des catastrophes est le plus lourd parce que l’habitat y est souvent précaire et que les autorités ne contrôlent pas la prolifération des constructions sauvages. Or la population brésilienne vit à 75% dans les villes !

De l’eau, beaucoup d’eau, trop d’eau, mais toujours au mauvais endroit

On retrouve cette absence de « culture de la prévention »  dans les régions rurales du sertão nordestin. Là, la sécheresse a commencé en 2011. Elle touche maintenant 26 millions de personnes et menace de se prolonger pour plusieurs mois parce qu’on entre dans la saison sèche. Le gouvernement a investi 2,7 milliards de R$ (1,3 milliards de CHF /1 milliard d’€) dans un programme d’urgence intitulé « bourse sécheresse » pour aider les petits agriculteurs à passer le cap, mais pas grand chose pour retenir l’eau.

« Le plus incroyable, s’indigne João Suassuna, agronome à la Fondation Joaquim Nabuco de Recife, c’est qu’il ne manque pas d’eau dans la région. Le Nord-Est possède 37 milliards de m3 stockés dans 70’000 lacs de retenue. C’est le plus grand volume d’eau au monde dans une région semi-aride. Ce qui fait défaut ici, c’est une politique cohérente pour utiliser ce potentiel à bon escient et éviter que l’eau ne s’évapore dans les périodes de grand ensoleillement. »

Prévisions de crues en Amazonie

Pour ce qui est de l’Amazonie, l’adaptation au changement climatique risque d’être plus compliquée. « Les météorologues sont aujourd’hui capables de prévoir les grandes crues des fleuves de la région, mais si les extrêmes qu’on voit aujourd’hui continuent à se manifester, cela ne sera pas suffisant pour éviter des catastrophes. Manaus, par exemple a été construite pour résister à une crue de 30 mètres, pas plus ! Il faudra peut-être songer à retirer les populations des iguarapés le long desquels elles vivent car ces lieux ne seront plus assez sûrs ».

Les igarapés, ce sont des bras de rivière qui s’enfoncent dans la forêt et abritent une riche faune marine. Ce sont les lieux privilégiés d’habitat des populations riveraines de l’Amazonie. Si leurs habitants doivent les quitter, ils n’auront d’autre ressource que de venir grossir les périphéries des villes de la région, des villes qui connaissent elles aussi des inondations dans leurs quartiers périphériques.

Advertisements