C’est la grande victoire du pays et l’élément fort de ce recensement général 2010 de la population brésilienne : en 2000, 30 enfants sur 1’000 mourraient avant d’atteindre l’âge d’un an. En 2010, ils n’étaient plus que 15,6 sur 1’000.Le Brésil a dépassé avant la date prévue de 2015, l’objectif du millénaire qui était justement de réduire de moitié la mortalité infantile. Conséquence de cette percée sanitaire et de l’amélioration générale du niveau de vie, la fertilité a chuté pratiquement dans les mêmes proportions : 1,9 enfant par femme en 2010, contre 2,4 en 2000.

Illustration de cette nouvelle réalité : Sandra Maria de Souza, 50 ans, tenancière de bar dans un quartier pauvre de Recife au Nord-Est. Elle a eu 11 enfants, seuls 4 d’entre eux sont encore en vie. Mais à eux quatre, ils ont donné à Sandra Maria 10 petits-enfants, tous en parfaite santé.

Un défi démographique

C’est dans la région Nord-Est que la mortalité infantile a le plus chuté, moins 56%, et même moins 90% depuis les années 1930. Malgré tout, le Brésil reste un pays où les bébés meurent encore trop. 15 décès pour mille naissances, c’est 3 fois plus qu’en Europe, au Japon ou à Cuba. « Pour arriver à un taux de mortalité infantile inférieur à 10, explique l’ancien Ministre de la Santé de Lula, José Gomes Temporão, il faut que le système public de santé améliore sa politique d’accompagnement prénatal et d’encadrement durant les 30 premiers jours de vie du nouveau-né ».

Autre enseignement de ce recensement : avec 1,9 enfant par femme, le pays est passé sous la barre du taux de fécondité nécessaire à assurer la reproduction naturelle de sa population, un taux fixé par les démographes à 2,1 enfants par femme. A ce rythme, la population va diminuer à partir de 2040,  et le Brésil connaîtra les problèmes du vieillissement qui affectent les pays développés. « Il faut mettre en place une politique de sécurité sociale à la hauteur de ce défi, relève le rapport de l’IBGE, afin de faire face à l’augmentation des coûts des retraites et des soins de santé aux personnes âgées ». Une politique qui doit être pensée longtemps à l’avance, ce qui est pas encore le cas aujourd’hui.

 Plus d’emplois, mieux payés

« 2000-2010, c’est la décennie de l’emploi formel, commente Vandeli Guerra chercheur à l’IBGE. Plus de gens ont accédé au marché légal de l’emploi et la situation économique des familles s’est améliorée ». Parmi les 61 millions de salariés du secteur privé, 64%  bénéficient maintenant d’un contrat de travail en bonne et due forme. Ils n’étaient que 55% en 2000. Si on ajoute les fonctionnaires et les militaires, c’est 71% de la population laborieuse qui est au bénéfice d’un empli formel.

« Une avancée due à la croissance économique, à une meilleure scolarisation et à une distribution de rente plus égalitaire », poursuit Vandeli Guerra. Le revenu moyen du travail de l’ensemble des personnes occupées est passé de 1’275R$ à 1’345R$ par personne et par mois entre 2000 et 2010, soit une augmentation réelle de 5,5%. Cela correspond à une augmentation du pouvoir d’achat des ménages de 15,5% en 10 ans.

Des inégalités qui demeurent

C’est d’abord la rente des femmes qui s’est améliorée, les femmes qui, parce qu’elles sont mieux scolarisée que les hommes, ont vu leur rémunération augmenter 3 fois plus que celle de ces deniers. Cette amélioration salariale se traduit par une hausse du confort de vie. Cela se marque dans l’équipement des foyers : le poste de télévision y est certes généralisé depuis bien avant 2000, mais en 2010, la présence d’internet, du lave-linge et du téléphone est devenu la règle dans 57 millions de ménages, soit plus d’un tiers des logements du pays. En 2000, on était encore à 10% en ce qui concerne les ordinateurs connectés à internet.

Reste que 12% des familles ne disposent toujours pas du téléphone, et que dans le Nord-Est, 20% des foyers n’ont pas encore l’eau courante. Le salaire moyen est tiré vers le bas par un nombre importants de personnes qui vivent avec un revenu inférieur à 1’000R$ par mois (475 CHF / 400 €). Ils sont 70% dans ce cas. Et les « riches » (plus de 10’000R$ par mois, soit 4’750 CHF ou 4’000 euros) ne forment que 0,9% de la population.

« Il n’y a pas de quoi pavoiser se désole Flavio Comim chercheur au PNUD, le Programme des Nations Unies pour le Développement. Les différence de richesse entre les régions sont criantes, le Brésil rural et le Brésil urbain sont deux pays totalement distincts ». Marcelo Neri, économiste à la Fondation Getulio Vargas nuance : « les inégalités sont encore fortes, mais elles ont beaucoup diminué durant ces 10 dernières années. Et les 2/3 de cette réduction proviennent de l’amélioration des revenus du travail ».

Retour des émigrés

Cette situation de plein emploi attire ceux qui sont allé chercher fortune ailleurs à la fin du siècle dernier. Avec un taux de chômage de moins de 6%, le marché du travail se tend au Brésil, surtout en ce qui concerne les professions qualifiées. Ceci au moment où  la crise internationale multiplie les licenciements ailleurs. Résultat, 174’000 brésiliens de l’extérieur sont rentrés au pays en 2010, contre 87’000 en 2000. Plus du double.

C’est le cas de Carlos Lourenço. Ses parents avaient émigrés du Portugal au Brésil dans les années 1960. Lui, né à Rio de Janeiro, est reparti au Portugal au début des années 1990, à la recherche de son avenir, tout de suite après avoir obtenu son diplôme d’analyste en informatique. En 2005, l’entreprise de Lisbonne qui l’employait le licencie. Très vite, il retrouve un emploi à São Paulo où il est maintenant installé et a fondé sa propre entreprise.

Un niveau de vie qui s’améliore

Ce mouvement de retour au pays s’explique par la stabilité économique que connaît le Brésil depuis 10 ans, mais aussi par l’émergence d’une nouvelle classe moyenne, la « classe C » comme on l’appelle ici, qui a contribué à réorienter le marché intérieur vers des produits courants plus accessibles aux consommateurs bénéficiant de revenus modestes. Ainsi, même si la rémunération est parfois plus basse au Brésil qu’en Europe ou aux Etats-Unis, l’aventure du retour au pays vaut la peine d’être tentée.

Cette attraction du Brésil vaut aussi pour les non-nationaux. Ils étaient 143’000 à immigrer en 2000, 268’000 en 2010. L’amélioration de la situation dans les Etats du Nord-Est et la demande provenant des grandes plaines agro-industrielles du Centre-Ouest ont aussi poussé nombre de personnes à quitter les grandes métropoles du Sud comme São Paulo et Rio de Janeiro pour rentrer dans leurs régions d’origine.

Transport et éducation, les mal-aimés du progrès

Différents domaines se sont cependant dégradés depuis 2000. C’est le cas notamment des transports urbains. 75% des brésiliens vivent en ville, en majorité dans les mégalopoles de São Paulo (18 millions d’habitants), Rio de Janeiro (12 millions), Brasilia (5 millions), Salvador (3 millions) et Recife (2,5 millions). Résultat, le temps de déplacement entre le domicile et le travail pèse lourd sur leur quotidien : 11% d’entre eux, soit 7 millions de personnes passent plus d’une heure par jour dans le trafic, un chiffre qui monte à 23% à Rio de Janeiro. Dans cette cité, il faut parfois plus de 2 heures pour atteindre le centre depuis certains quartiers de la périphérie.

Eduardo da Silva, vendeur dans un magasin de la Zone Nord de Rio quitte son domicile de Japeri à 4h30 du matin pour rejoindre la gare qui est à 20 minutes à pied de chez lui. Il doit ensuite prendre 2 bus depuis la station centrale de Rio pour atteindre son lieu de travail. En tout 3 heures de trajet à l’aller, la même chose au retour. « Le problème c’est qu’au Brésil, on a développé des transports publics de grande capacité comme le métro et d’autre de petite capacité comme les bus sans penser à les intégrer les uns aux autres » analyse Fernando MacDowell, de la Faculté d’Ingénierie de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro.

Une situation qui explique les difficultés que connaît le pays pour mettre en place aujourd’hui les infrastructures nécessaires aux grands événements sportifs à venir comme la Coupe du Monde de Football 2014 et les Jeux Olympiques de Rio de Janeiro 2016. Dans les deux cas, ce ne sont pas tellement les équipements sportifs qui posent problème, mais la fluidité des moyens d’accès aux villes et aux lieux des compétitions.

Education à la traîne…

Même constat en ce qui concerne l’éducation : il y a plus de brésiliens qui se forment dans l’enseignement supérieur, c’est positif, mais près de la moitié de la population ne termine pas l’école primaire, un lourd handicap. « Un héritage du passé,  estime Wanda Engel, qui dirige l’Institut Unibanco. A l’époque industrielle, au siècle dernier, les entreprises n’avaient pas besoin de personnel instruit. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, dans le monde du travail, l’enseignement moyen équivaut à ce qu’était l’enseignement fondamental à l’époque. Or seule 35% de la population accède au degré secondaire. En Corée c’est 100%.»

« Le pays avance, mais à un rythme lent, estime Daniel Cara, coordinateur de la Campagne Nationale pour le Droit à l’Education. Les progrès sont insuffisants pour répondre aux défis d’une population brésilienne qui va vieillir à partir de 2030. A ce moment, nous aurons une majorité de travailleurs en âge adulte, avec une formation scolaire insuffisante ».

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