La plus grande déchetterie à ciel ouvert d’Amérique du Sud, l’Aterro de Gramacho, installé depuis 36 ans sur la mangrove des bords de la baie de Guanabara à Rio de Janeiro, ferme irrévocablement et définitivement ses portes au mois de mai. La fin d’une saga sociale qui va lever l’hypothèque d’une catastrophe environnementale de grande ampleur, mais priver d’emploi, 1’800 trieurs d’ordures. Un geste symbolique nécessaire à la veille du sommet sur le climat Rio + 20, car la métropole carioca est le vilain canard du tri sélectif des ordures.

La noria des camions-poubelles agglutinés devant le portail d’entrée du dépôt de Jardim Gramacho a beaucoup diminué, depuis l’époque où 1’000 d’entre eux venaient chaque jour y déposer 9’000 tonnes de déchets. Aujourd’hui, seules 2’000 tonnes sont quotidiennement déversées à Gramacho. Le reste, environ 7’500 tonnes, est acheminé vers le nouveau centre de tri de Séropedica, inauguré l’an dernier. La tonne déposée à Séropedica coûte 38R$ à la Municipalité, contre 5 R$ à Gramacho. Les autorités vont donc devoir débourser annuellement 100 millions de R$ supplémentaires (50 millions de CHF / 41 millions d’€) pour éliminer plus proprement les déchets urbains de Rio de Janeiro.

Recycler les « catadores »

Les services de la voirie vont encore payer 24 millions de R$ par an pendant 15 ans, sous forme de bourses mensuelles, aux quelques 1’800 « catadores » encore actifs sur le site, afin de leur permettre de changer de métier ou de monter des coopératives autonomes de tri sélectif des ordures. De l’argent qui proviendra de la vente à la raffinerie de pétrole voisine « Reduc », du méthane s’échappant de la décharge en putréfaction. Du gaz désormais canalisé et purifié pour être commercialisé.

Mais ce projet a pris du retard et l’argent nécessaire pour financer la reconversion des trieurs d’ordures qui vont perdre leur travail dans quelques jours n’est pas encore en caisse ! Leurs représentants exigent maintenant une avance immédiate équivalente à la totalité des subsides de l’année 2012, pour que leurs adhérents acceptent de quitter le site à l’heure prévue. Pour éviter l’impasse, le Préfet de Rio de Janeiro Eduardo Paes propose que la Municipalité avance l’argent pour verser une bourse de 650 R$ par mois pendant 6 mois à chacun des catadores.

Lanterne rouge du recyclage

La fermeture de Gramacho ne va cependant pas résoudre la question de la gestion des déchets à Rio de Janeiro. La ville est une lanterne rouge dans ce domaine : seuls 3% des 8,4 tonnes de déchets générés chaque jour sont réutilisés. Et le service de la voirie n’en trie que 0,27%. Le reste est fruit du travail des « catadores ». A titre de comparaison, les grandes villes européennes recyclent aujourd’hui 40% de leurs déchets !

Rio de Janeiro n’a en effet jamais investi de moyens dans cette question qui n’a jamais été une priorité de ses politiques publiques. La récolte sélective, implantée en 2002 a peu à peu été abandonnée. Seuls 41 des 160 quartiers de la ville voient passer le camion chargé de ramasser les déchets recyclables. La voirie carioca, la Comlurb n’a jamais lancé de campagne auprès des consommateurs pour les inciter à trier leurs ordures. Les entreprises n’ont jamais été stimulées à mettre en place des pratiques de tri sélectif. En 1994, il y avait 20 coopératives organisées de « catadores » dans toute la ville. Il n’en reste aucune…

Pas étonnant, dans ces conditions, que Rio de Janeiro fasse pâle figure, analyse Angela Fonti, la Présidente de la Comlurb : « Il faut que la Préfecture attaque le problème à la racine et se donne les moyens de mettre un terme à se laisser-aller. On ne devrait pas se présenter à la conférence Rio + 20 sans avoir au moins un projet qui va dans ce sens ».

Nouvelle loi contraignante

Le Préfet Eduardo Paes est d’accord sur le principe, mais pour la mise en pratique, il va falloir attendre ! On est en année électorale, il est candidat à sa propre reconduction et investir l’argent des impôts pour mieux trier les ordures, n’est pas un thème très porteur…

Il va pourtant lui falloir réagir, sous peine de voir bientôt les amendes pleuvoir. Au niveau fédéral en effet, le Brésil vient de se doter d’une loi, inspirée des pratiques européennes, qui oblige toutes les municipalité du pays à séparer la totalité de leurs déchets recyclables d’ici 2014.

Une directive tellement radicale qu’elle en devient pratiquement inapplicable. « C’est un bel objectif mobilisateur, déclare Sergio Bessermann, responsable du Développement Durable à la Préfecture de Rio, mais dans la pratique, le résultat de nos efforts sera plus modeste ».

Grâce à un prêt de la BNDES de 50 millions de R$ (25 millions de CHF / 21 millions d’€) , les autorités vont construire 6 nouveaux dépôts pour les ordures recyclables et renforcer la flotte des camions poubelles de 15 unités. « Cela nous permettra de passer d’un taux de recyclage de 3% à 5%.  C’est un chiffre modeste, mais il est réaliste. »

 L’Aterro de Gramacho par l’image

Gramacho va donc disparaître, même s’il faudra 15 ans encore pour assainir le site. Cette excroissance immonde qui a sauvagement poussé au milieu des palétuviers de la baie de Rio de Janeiro va laisser beaucoup de souvenirs. Car pendant ses presque 4 décennies d’existence, l’Aterro a été une source de revenu pour des milliers de « catadores » mais aussi un lieu d’inspiration inépuisable pour les chasseurs d’images et les faiseurs de scoop qui ont rendu visite à ces femmes et ces hommes travaillant dans des conditions infra humaines à la récupération des déchets sur cette montagne de 60 millions de tonnes d’ordures, haute de 400 mètres et qui s’étale sur une superficie de 1’3 km2.

En 2005, le film « Estamira, du photographe Marcos Prado, raconte la vie d’une trieuse d’ordure de Gramacho. Il a  reçu plus de 20 distinctions nationales et internationales. Plus récemment, un documentaire réalisé à partir de la performance de l’artiste Vic Muniz, qui a conçu plusieurs fresques à partir des déchets de la décharge, en collaboration avec les « catadores » de Gramacho,  a été primé au Festival de Berlin. Cela a valu au Président de l’association des trieurs d’ordures Tião Santos, une notoriété internationale.

En 2010, enfin, le photographe suisse Fred Merz a réalisé une série de portraits nocturnes à Gramacho : J’avais accompagné Fred Merz dans ce reportage. Je vous propose de découvrir, en texte et en images, cette semaine d’avril 2010 que nous avons partagée, Fred et moi, avec les trieurs d’ordures de Gramacho:

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