« Regardez ces 3 là, ce sont nos semeurs de diversité ». Le visage de Marc Nüscheler s’éclaire lorsqu’il pointe du doigt les trois toucans à bec blanc qui fendent le ciel. « Ce sont des oiseaux frutivores, ils vivent dans les régions boisées et contribuent à la reproduction de la forêt atlantique. Avec notre système de plantation du cacao « cabruca », on ouvre des couloirs écologiques qui facilitent la dispersion de ces semences par les animaux. »

Quelques centaines de mètres plus loin, une grosse boule de terre rouge suspendu dans un arbre. « C’est un nid de fourmis aztèques. Il peut peser jusqu’à 30 kilos. La fourmi Azteca chartifex ne mesure pas plus de 3 millimètres, mais elle pique douloureusement. C’est le meilleur prédateur des chenilles et des larves de punaises qui envahissent les cacaoyers. On les soigne ici, les fourmis aztèques. »

Renaissance du cacao brésilien

Marc Nuscheler est le fondateur et le président de la coopérative « Cabruca », qui regroupe une quarantaine de planteurs de cacaoyers biologiques de la contrée d’Ilhéus dans le sud de l’Etat de Bahia au Brésil. Au début du XX° siècle, c’était centre mondial de la production du cacao, immortalisé par les célèbres romans de Jorge Amado, comme « Gabriela, fille du Brésil ». Ce n’était alors qu’une mer de cacaoyers noyés sous un flot de pesticide pour tuer les parasites qui s’y multipliaient à plaisir, comme dans toutes les zones vouées à la monoculture.

Concurrencée par les plantations plus rentables d’Amérique Centrale, d’Equateur ou de Côte d’Ivoire, la région cacaoyère d’Ilheus a bientôt périclité. Et le déboisement a ravagé la forêt primaire atlantique. Seuls quelques îlots préservés, cultivés selon la méthode traditionnelle cabruca ont subsisté.

La technique cabruca, c’est l’opposé de la monoculture. Les cacaoyers sont distants les une des autres et dispersés au milieu des arbres de la forêt atlantique. Ils sont ainsi préservés des parasites et les sentiers tracés d’arbre en arbre par les cueilleurs pour aller récolter les fèves aèrent la forêt, facilitant la circulation des animaux qui dispersent les semences et contribuent ainsi à la reproduction des espèces.

Histoire d’une passion

Bien sûr, le rendement d’une plantation cabruca n’a rien à voir avec celui d’une plantation industrielle. Autour d’Ilhéus, avant l’arrivée de Marc Nüscheler il y a une trentaine d’années, les plantations de cacaoyers cabruca, avaient donc pratiquement disparu elles aussi. Marc Nüscheler est agronome et zurichois, il débarquait de Tanzanie où il avait sévi dans le café, pour diriger une fazenda appartenant à un suisse du Brésil. Il y introduit l’agriculture biologique. C’est comme ça  qu’il découvre le mode de culture cabruca. Le cacao devient sa passion.

« Convaincre les paysans du coin de se remettre à ce type de culture, cela n’a pas été le plus dur. Trouver des débouchés pour cette production de niche, de faible volume et chère au kilo vu la quantité de travail et de savoir faire incorporé, c’est une autre paire de manches ». Heureusement, pour cela, il y a Roland Muller.

Il est zurichois lui aussi, originaire du même village que Marc, ils ont usés leurs pantalons sur les mêmes bancs de l’école primaire. Puis Marc est parti en Afrique et Roland en Toscane, pour y cultiver des olives biologiques. Roland Müller connaît donc les circuits d’écoulement des produits organiques et il a une formation commerciale ; ça aide. Séduit par l’idée de son ancien camarade de classe, il vend son affaire en Toscane et vient s’installer au Brésil.

Confiseurs haut de gamme

Depuis 10 ans, les deux compères cherchent des débouchés en Europe et aux Etats-Unis pour leur cacao cabruca biologique. Ils ciblent les confiseurs cherchant à diversifier leur assortiment de haut de gamme. Le premier à répondre sera le chocolatier suisse Laederach AG à Glaris, qui commercialise désormais une variété «Cabruca 70% cacao du Brésil » dans ses boutiques et dans les magasins « Merkur ». En France, les fèves de la coopérative d’Ilheus sont livrée à Valrhona SA qui en fait un chocolat « Macaê 62% Grand Crû de Terroir pur Brésil ».

« On en vit, mais c’est juste », explique Marc Nüscheler. Car faire du cacao artisanal bio au Brésil, c’est une gageure. A cause des coûts de production, 1’000 salariés travaillent dans les plantation des 46 coopérateurs de Cabruca où tout doit se faire à la main, le réal brésilien est surévalué face au dollar américain, monnaie de référence pour les transactions sur le marché mondial du cacao.

Les ravages de la spéculation

Et puis il y a la Bourse de Londres ! « Une vraie plaie pour nous. On est obligé de s’aligner sur le prix mondial, même si notre produit et la manière dont on le cultive n’a rien à voir ». A la Bourse au Cacao de Londres, les récoltes annuelles de fèves se vendent et se revendent plusieurs fois sur le marché des commodities avant de finir dans un malaxeur à chocolat. Pure spéculation. « Tout cela nous met une pression permanente, soupire Marc Nüscheler. Aujourd’hui, la tonne de cacao se négocie à 1’500 – 2’000 US$. Il y a 6-7 ans, elle valait encore presque 3’000 US$ de l’époque »

Le cacao avait atteint son plafond dans les années 1970-1980. Depuis, le prix n’a cessé de dégringoler. 100’000 personnes ont quitté la région d’Ilhéus, faute de perspectives. En revalorisant le cacao par l’intermédiaire de la culture biologique, le projet mis en place par Marc Nüscheler et Roland Muller contribue modestement à freiner cet exode.

« On y croit parce que c’est notre passion ». Là-haut derrière la cime des arbres, les toucans « araçari-de-bico-branco » ont disparu. Le ciel s’est teinté d’orange. Le crépuscule. Un moment que Marc Nüscheler ne voudrait manquer pour rien au monde. « Vivre ailleurs ? Pas question ! »

(Reportage réalisé à la demande de la Revue « Les Ambassadeurs »)

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