« Le pays va bien mais le peuple va mal » La phase renvoie à l’époque du miracle économique de la dictature militaire, dans les années 1970, mais elle pourrait s’appliquer encore aujourd’hui. A une nuance près : « le peuple va bien mais il habite mal ». De plus en plus mal même… Le recensement 2010 de l’IBGE (Institut Brésilien de Statistique) révèle que 11 millions de personnes vivent dans 3,2 millions de foyers situés dans des favelas. C’est 6% de la population. En 2000, ces mal logés n’étaient que 3,9% de tous  les brésiliens. Presque moitié moins.

Entre les deux dates, la croissance démographique n’a été que de  12%. La faute à l’absence récurrente d’une politique du logement digne de ce nom. L’IBGE reste prudente avec les comparaisons. Entre 2000 et 2010 elle a changé sa méthode de recensement, utilisant maintenant des images satellites de haute définition pour localiser ce qu’elle définit comme des « agglomérats sous-normaux ». Il se peut qu’en 2000, si on avait utilisé les mêmes techniques, le chiffre des favelas ait été plus élevé.

11 millions en « agglomérats sous-normaux »

N’empêche, le portrait actuel du parc résidentiel brésilien révèle une triste réalité : 11 millions de brésiliens vivent dans « ces agglomérats sous-normaux, formés d’au moins 51 unités au minimum, ne bénéficiant pas dans leur majorité des services publics de base et installés de forme désordonnée et dense sur des terrains publics ou privés ne leur appartenant pas ».

A titre de comparaison, c’est l’équivalent de la population du Portugal (10.7 millions d’habitants). Et si le nombre des habitants des favelas a doublé en 10 ans, la croissance économique a été de 42% durant la même période. Cela montre bien qu’il n’y a plus nécessairement de relation directe entre misère et habitat précaire. Au contraire, notent les spécialistes, « l’enrichissement individuel est visible à l’intérieur des favelas comme dans le reste du pays ».

Devenir un « favelado » plus riche (ou moins pauvre !) ne signifie donc pas habiter mieux, vu le déficit d’une politique urbaine cohérente, tant au niveau national que local. « Il  n’a que des actions ponctuelles, analyse Marcelo Burgos, sociologue à l’Université Catholique de Rio de Janeiro, il manque une politique habitationnelle qui propose des lignes de crédit accessibles pour financer son logement ».

Des lois sans effet

« Entre 1986, époque du projet Banque Nationale d’Habitation et 2009, mise en place de l’opération « Minha Casa, Minha Vida (ma maison, ma vie), on n’a rien fait pour stimuler la construction de logements populaires », renchérit Luciana Correa do Lago, professeur d’urbanisme à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro. « Les Chambres ont adopté en 2001 le Statut de la Ville, rappelle Herminia Maricato, ancienne Secrétaire à l’Habitat et au Développement Urbain de la Préfecture de Sao Paulo, mais il n’est pas appliqué. Pourtant, il permet de définir des Zeis, des Zones Spéciales d’Intérêt Social où le terrain doit être vendu à un prix fixé pour privilégiés les habitants aux revenus modestes.

La mise en place des Zeis se heurte bien sûr à une forte opposition car elle freine une spéculation foncière qui, dans les grandes villes, atteint des sommets. Sur le marché immobilier, le prix moyen des logements à vendre a doublé à Sao Paulo ces 3 dernières années ; à Rio de Janeiro, les loyers ont augmenté de 45% en 2011. « Les gens ne trouvent pas à se loger près de leurs lieux de travail, poursuit le sociologue Marcelo Burgos et comme il n’y a pas  de systèmes de transport de masse efficaces entre les centres et la périphérie, ils doivent souvent consacrer 4 à 6 heures par jour à leurs déplacements ».

Aussi dans les villes secondaires

Pas étonnant dès lors que les favelas, avec leur cortège de problèmes, se développent et croissent dans les grandes métropoles du Sud-Est (49% du total), notamment à Rio de Janeiro et Sao Paulo, qui abritent respectivement 19% et 23% de l’ensemble des favelas du Brésil. Il y en a 29% dans la région Nord-Est, 14,5% en Amazonie, et seulement 5,3% et 1,8% dans les zones agro-industrielles du Sud et du Centre-Ouest.

Mais au Sud-Est, les villes secondaires aussi sont en proie à une favelisation croissante. Ainsi, Angra dos Reis, 170’000 habitants, située à 150km de Rio de Janeiro, est la 10ème cité du pays  pour la proportion de favelas qu’elle compte : 30% des habitations. Une concentration remontant aux années 1960-1970, avec la construction des chantiers navals Velrome puis de la centrale nucléaire d’Angra I et II, mais qui s’est accentuée  lorsqu’Angra dos Reis est devenue un pôle touristique de luxe à cause de ses plages et les îles de sa baie, à partir des années 1980.

Habitat dangereux

Problème, la ville est enserrée par les collines, seule 13% de sa superficie est en zone plane. Les favelas se concentrent donc sur des pentes souvent très accentuées, qui mettent en danger la vie de leurs résidents à chaque grosse pluie. En janvier 2010, la favela du Morro do Carioca s’est effondrée, entrainant 21 personnes dans la mort.

Même situation à Teresopolis, une autre destination touristique pour les habitants de Rio de Janeiro. 12’000 familles y vivent en favelas, là encore sur des pentes escarpées. Lors des pluies de janvier 2011 qui ont dévasté cette région montagneuse, 400 personnes sont mortes à Teresopolis.

Pas de plan global

La responsabilité de mettre en place des plans globaux d’urbanisation est laissée aux Etats. Brasilia ne semble pas pressé d’élaborer une politique d’urbanisme d’ensemble pour l’habitat précaire. A Rio de Janeiro, stimulé par les travaux nécessaires pour accueillir la Coupe du Monde de Football de 2014 et les Jeux Olympiques de 2016, on semble avoir pris le taureau par les cornes : la Préfecture s’est notamment donnée comme objectif d’urbaniser toutes les favelas de la ville d’ici 2020. Ailleurs, les efforts paraissent beaucoup plus timides.

Sur le plan fédéral, l’aide à l’amélioration de l’habitat est distillée le cadre de la « PAC II », le second volet du Programme d’Accélération de la Croissance. C’est ainsi que la Présidente Dilma Rousseff vient de lancer un « plan pour améliorer l’assainissement de 1’116 municipalités », qui bénéficie du soutien financier de la Banque Mondiale. « Je suis consciente que cela ne suffit pas, reconnaît la Présidente, mais il nous faut faire avec les moyens qu’on a ».

Selon le recensement 2010 de l’IBGE, l’absence d’assainissement dans les favelas est désigné comme la principale carence: 67% seulement des domiciles situés dans des « agglomérations sous-normales » sont raccordés à l’égout ou sont équipés d’une fosse septique, alors que l’eau courante arrive dans 88% des maisons, l’électricité dans 72% et que la récolte des ordures se fait effectivement dans 95% des favelas.

Advertisements