Imbroglio « brasiguay » ; le MST en perte de vitesse ; limiter l’immigration haïtienne ; droits de l’homme, les faiblesses brésiliennes

(9 février) On ne sait plus bien qui est qui, entre les occupants sans terre des propriétés de planteurs brésiliens de soja de Ňacunay au Paraguay, tout près de la frontière et les  propriétaires de ces plantations. Parce que parmi les occupants, il n’y a pas que des paraguayens, mais aussi des brésiliens, expulsés des terres de leur pays qui sont venus tenter leurs chances au Paraguay voisin.

Bref un imbroglio « brasiguay » comme on dit ici pour qualifier cette population mélangée des 2 pays qui vivent à cheval sur la frontière, mais un imbroglio dangereux car des deux côtés les armes peuvent parler à tout moment. On estime le nombre de brésiliens installés au Paraguay à 350’000.

A l’origine du conflit, l’occupation, depuis 13 ans par 10’000 « carperos », comme on appelle les sans-terre au Paraguay des 167’000 hectares de soja appartenant au brésilien Tranquilo Favero. Et une décision récente de la justice paraguayenne qui ordonne aux forces de police de faire évacuer la propriété. Les occupants résistent et menacent de prendre les armes, alléguant qu’une partie du terrain concerné appartient à l’Etat, car elle est située sous les lignes à haute tension en provenance du complexe hydro-électrique d’Itaipu. A l’époque, un décret aurait désigné l’Etat paraguayen propriétaire de tout ce qui se trouve sous les lignes à haute tension.

Reste que Tranquilo Favero détient un titre de propriété parfaitement en règle, postérieur à ce décret. Voilà donc à la fois le Président paraguayen Fernando Lugo et le Ministre brésilien des Affaires Etrangères, Antonio Patriota bien embarrassés pour résoudre ce litige qui se complique encore par la présence des sans terre brésiliens parmi les occupants ! A l’heure actuelle, les autorités d’Asunción disent vouloir négocier afin d’éviter une confrontation armée, mais affirment vouloir faire appliquer la décision judiciaire d’expulsion.

Le MST en perte de vitesse

Joaquim Pinheiro l’admet, le Mouvement des Sans-Terre est en perte de vitesse au Brésil. Joaquim Pinheiro est un des dirigeant nationaux du MST. Justification officielle : l’augmentation des emplois liés à la croissance et les programme sociaux du type Bourse Famille ont démobilisé les troupes. L’argument ne suffit pas à tout expliquer. Le MST bénéficie depuis 9 ans d’un allié de poids au gouvernement, le PT des Président Lula puis Dilma Rousseff, mais malgré cela, il n’a pas réussi à promouvoir la réforme agraire qu’il appelait de ses voeux. Les travailleurs ruraux l’ont bien compris, qui ont déserté le mouvement, considérant que si le MST n’avait pas pu faire passer ses revendications durant la Présidence de Lula, il pourrait difficilement le faire plus tard.

Un autre élément explique le déclin du Mouvement des Sans-Terre : la modernisation de l’agriculture brésilienne. La raison première des occupations de terre prônées par le MST étaient les grandes propriétés improductives. Ces grandes propriétés à l’abandon n’existent pratiquement plus, toutes accueillent désormais des hectares de cultures industrielles d’exportation, soja, maïs, orange, canne à sucre. Par ailleurs, les petits paysans en manque de terre ont aussi disparu, absorbés par une concentration urbaine qui regroupe aujourd’hui près de 80% de la population et des emplois au Brésil.

Le MST est ainsi à un carrefour : radicaliser encore sa pratique extrémiste de ces dernières années consistant à occuper des grandes propriétés productives pour dénoncer les « ravages de l’agro-business d’exportation », et entrer de plus en plus dans la clandestinité, ou bien devenir une formation politique capable de se faire entendre à Brasilia et de porter aux Chambres une autre voix que celle du lobby agro-industriel.

Limiter l’immigration haïtienne 

Deux ans après le tremblement de terre qui a dévasté Haïti, les habitants de l’île continuent d’arriver massivement au Brésil. D’abord dépassées par l’ampleur de ce nouveau flux migratoire, les autorités gouvernementales ont finalement adopté des mesures. L’attribution de visas sera limitée à une centaine d’Haïtiens par mois. Ceux qui souhaitent venir travailler au Brésil devront demander une autorisation à l’ambassade du Brésil de Port-au-Prince. Les autres, ceux qui arriveront illégalement seront expulsés.

Les 4.000 Haïtiens déjà présents sur le territoire vont eux recevoir des visas et des permis de travail. Ces mesures ont pour objectif de mettre un terme à l’immigration sauvage. Les réfugiés pénètrent souvent au Brésil avec l’aide de réseaux de passeurs. Elles visent aussi à améliorer le sort des centaines de migrants qui débarquent, démunis, le plus souvent dans les villes d’Amazonie. La petite municipalité de Brasileia, dans l’Etat d’Acre, par exemple, a vu arriver plus de 500 Haïtiens depuis le début du mois de janvier (voir Vision Brésil n° 30, janvier 2012 : « invasion d’haïtiens »).

Droits de l’homme, les faiblesses brésiliennes

L’organisation non gouvernementale Human Rights Watch (HRW),  dont la mission principale est de répertorier les atteintes aux droits humains dans le monde, a rendu son rapport annuel, fin janvier. L’ONG note que la voix du Brésil est de plus en plus influente, tant au niveau régional qu’international. Elle reconnaît que celui-ci a progressé, en accordant le droit de s’unir civilement à deux personnes du même sexe ou en créant une commission d’enquête sur la dictature militaire. Cependant, de nombreux progrès restent à faire, notamment dans plusieurs domaines. Human Right Watch liste ainsi 8 faiblesses criantes de la démocratie brésilienne.

Faiblesse n°1) Le trafic et la violence des gangs gangrènent les quartiers les plus démunis de nombreuses villes brésiliennes. Cependant, Human Rights Watch souligne que les abus policiers sont également monnaie courante. « 372 policiers ont été responsables d’homicides dans l’État de Rio de Janeiro et 252 meurtres ont été comptabilisés dans celui de São Paulo, au cours des six premiers mois de 2011. »

Faiblesse n°2) L’ONG dénonce la surpopulation carcérale. Plus d’un demi-million de personnes seraient aujourd’hui incarcérées au Brésil. Le chiffre des incarcérations a triplé en 15 ans. Et le gouvernement ne semble pas faire de cette question une priorité.

Faiblesse n°3) Le code pénal brésilien condamne toujours l’avortement, sauf en cas de viols ou dans les situations où la vie de la mère serait mise en danger. Le Ministère de la Santé estime que plus d’un million d’avortements illégaux sont pratiqués chaque année et des centaines de femmes et d’adolescentes doivent consulter à la suite de complications liées à ces avortements clandestins.

Faiblesse n°4) Le gouvernement a pris d’importantes mesures pour éradiquer le travail forcé, avec notamment la mise en place d’unités de contrôle et la publication d’une liste noire des employeurs. Cependant, la Commission Pastorale de la Terre a rapporté que plus de 4.000 travailleurs ont été soumis au travail forcé en 2010.

Faiblesse n°5) HRW met également l’accent sur les conflits de la terre, encore à l’origine de nombreux assassinats au Brésil. Selon la Commission Pastorale de la Terre, parmi les chefs indiens, les environnementalistes et les activistes ruraux, au moins 34 personnes ont été assassinées en 2010 et 55 autres ont été la cible de tentatives de meurtres.

Faiblesse n°6) Le Brésil a accordé plus d’1 milliard de dollars de compensation financière à plus de 12.000 victimes d’abus commis par des agents de l’État pendant la dictature militaire. Le 26 octobre 2011, le Congrès a approuvé la création d’une commission de la vérité chargée « d’examiner et de clarifier » les atteintes aux droits humains commises sous la dictature. Cependant, souligne l’ONG,  il y a eu peu de progrès dans la poursuite des personnes responsables de ces crimes. Une loi d’amnistie de 1979 a jusqu’ici été interprétée comme empêchant les poursuites contre les agents de l’Etat, une analyse confirmée par la Cour suprême en avril 2010.

Faiblesse n°7) Dans le domaine de la liberté de la presse, le Brésil peut également mieux faire. L’ONG rappelle qu’en juillet 2009, un Tribunal a émis une injonction interdisant au journal O Estado de São Paulo de publier des informations sur une enquête. En septembre 2011, le journaliste et chroniqueur Vanderlei Canuto Leandro a été abattu par des inconnus, prétendument en représailles de ses investigations sur la corruption de fonctionnaires. En 2011, cinq journalistes ont été assassinés au Brésil, selon le rapporteur spécial du système inter-américain pour la liberté d’expression.

Faiblesse n°8) le Brésil a émergé comme une voix importante et influente dans les débats internationaux. Cependant HRW revient sur « l’attitude » du Brésil durant le printemps arabe. Elle invite Brasilia à « toujours défendre les droits humains », plutôt que de se laisser guider par des schémas de « souveraineté nationale ».  L’organisation fait, notamment, référence au Conseil de sécurité de l’ONU d’octobre 2011, au cours duquel le Brésil avait refusé de soutenir une résolution condamnant la violence de la répression des manifestations populaires par le gouvernement syrien.

Publicités