Cette année, on ne parlait que de lui dans les couloirs feutrés du Symposium de Davos. Lui ? Le Brésil ! Même si la Présidente Dilma Rousseff a préféré aller se faire voir au Forum Mondial de Porto Alegre et à Cuba, dans la station grisonne, l’émergence brésilienne a fait recette. Il fallait être vu au show de Sergio Gabrielli, Président de la Petrobrás jusqu’à la fin de ce mois, qui vantait réserves «quasi illimitées » d’or noir brésilien dormant sous les couches très profonde de sel du fond de l’Atlantique. Engouement mérité pour le géant sud-américain ou illusion d’optique ? 

« Le Brésil a été à l’honneur à Davos plus par dépit que pour ses qualités propres, ironise un observateur caustique. L’Europe patauge dans une crise d’identité interminable, les élections américaines hypothèquent la timide reprise d’outre-Atlantique, restent les émergeants. Mais pas tous ! La Chine n’est pas encore présentable du point de vue des droits de l’homme, l’Inde est un terreau de corruption, la Russie se révolte contre Poutine, on ne sait pas jusqu’où cela va aller. Alors il reste le Brésil, qui allie croissance économique, bien être social grandissant et discussion démocratique de ses politiques publiques. Du moins en apparence. »

Meilleur que les autres…

Il est vrai que le pays a mieux résisté que d’autres à la crise mondiale en affichant une « petite » croissance de 2,9% en 2011 (contre 7,5% en 2010) et une perspective de 4% pour 2012. Il est vrai aussi que la politique de redistribution sociale des bénéfices de cette croissance, inaugurée par le Président Lula en 2003 et poursuivie actuellement par Dilma Rousseff a porté ses fruits : les brésiliens en situation d’extrême pauvreté ne représentent plus que 1% des 49 millions de foyers du pays, contre 13% en 1998.

Grâce à la mise en place des politiques d’assistance aux plus démunis et à la « bourse famille », 10  millions de personnes sont sortis de l’extrême dénuement en 10 ans. Il est vrai enfin que les exportations brésiliennes de « commodities », soja et fer en tête, continuent à tirer le PIB vers le haut.

… Mais pas si bon que ça !

Et pourtant, ces bons résultats pourraient cacher une forêt d’incertitudes dont on commence à voir les contours en ce début d’année 2012. Des indices qui semblent avoir échappés aux yeux avertis des participants du Symposium de Davos, mais qui sont désormais amplement discuté à l’intérieur du pays.

Premier objet de préoccupation, le comportement de la balance commerciale. Elle vient de connaître son pire résultat en 39 ans. Traditionnellement bénéficiaire, elle affiche un déficit de 1,3 milliard de US$ en janvier 2012. A cause d’une baisse de 31% des exportations de fer, de 7,5% de celles du maïs et de 7% de celles du soja. En face, les importations ont pris l’ascenseur, 54% de hausse pour les combustibles, 16% pour les biens de consommation. En ce début d’année, le Brésil vend moins à l’extérieur et consomme plus sur son marché intérieur.

Une équation déséquilibrée qui devrait caractériser toute l’année 2012, même si la première semaine de février semble indiquer un léger mieux, pronostiquent la plupart des analystes, à cause des effets de la crise mondiale et du manque de discipline budgétaire.

La tactique du hérisson

Second sujet d’inquiétude, face à la détérioration du cadre économique, le gouvernement, plutôt que de stimuler la relance, multiplie les mesures protectionnistes. Il pratique la politique du hérisson. Après s’en être pris aux voitures chinoises vendues au Brésil, en taxant fortement les importations de véhicules ne contenant pas 65% de pièces originaires du Mercosul, Brasilia entame un bras de fer avec le Mexique, auquel il est lié par un accord de libre-échange, toujours dans le secteur de l’automobile, « pour combattre le dumping mexicain sur les ventes au Brésil ».

Le Président Calderón et son homologue brésilienne négocient un compromis pour ne pas envenimer les choses, mais pour le moment, les discussions sont dans l’impasse. Felipe Calderón rappelle que pendant les « bonnes » années de la croissance, de 2003 à 2008, c’est lui qui subissait le dumping des prix sur les voitures brésiliennes commercialisées au Mexique. Le même conflit se profile vis à vis de l’Argentine, pourtant membre à part entière du Mercosur, que le Brésil aimerait voir acheter plus de ses produits et limiter ses exportations vers son grand voisin.

L’OMC s’en mêle

Cette approche protectionniste récurrente vaut désormais à Brasilia les foudres de 7 membres de l’OMC, et non des moindres, l’Australie, l’Union européenne, les Etats-Unis, Hong-Kong, la Corée, le Japon et la Colombie, qui envisagent de porter plainte auprès de l’Organisation Mondiale du Commerce, « à cause des mesures inconsistantes vis à vis des règles internationales adoptées par le Brésil dans le secteur automobile».

Cette menace ne semble pas émouvoir Brasilia qui justifient la multiplication des obstacles mis à l’importation par la nécessite de fournir un ballon d’oxygène à une industrie nationale mal en point.

L’industrie s’essouffle

C’est le troisième indice de détérioration : l’industrie brésilienne stagne, sa croissance n’a été que de 0,3% en 2011, – elle avait progressé de 10,5% en 2010 -. Selon l’Institut Brésilien de Statistique, l’IBGE, qui a analysé le comportement de 27 secteurs, 12 ont vu leur production chuter fortement, dont la confection et les chaussures (-10%), le textile (-15%) et la branche automobile (-8%).

A l’inverse, les « autres équipements de transports », englobant la fabrication de motos et d’avion, ont crû de 8%, la transformation des minerais non métalliques et l’industrie extractive ont augmentés respectivement de 3 et 2%. Un tableau qui révèle clairement le manque de dynamisme et d’innovation du secteur industriel : en dehors de l’aviation (Embraer), aucune industrie de pointe ne s’est distinguée en 2011.

De quoi interpeller un patronat qui commence à réaliser que la léthargie de la production nationale n’est pas seulement due  à la trop forte valorisation du R$ ou aux charges sociales trop lourdes, mais bien à l’inertie de la branche elle-même.

Copier le modèle allemand ?

La revue Época vient d’ailleurs de remuer le couteau dans la plaie en publiant un reportage sur la « recette de la réussite allemande qui résiste avec succès à la crise européenne. » Conclusion du journaliste, l’industrie allemande est compétitive parce qu’elle s’est concentrée sur la fabrication de biens intermédiaires, machines et équipements, nécessaire à produire les biens de grande consommation. Ainsi, l’Allemagne peut surfer sur la croissance des pays émergents, en exportant autant vers la Chine que l’Inde ou le Brésil, qui ont besoin de ces équipements pour faire tourner leur propre industrie. A preuve, l’Allemagne est  le premier fournisseur de biens d’équipements du Brésil. Mais elle est aussi le fournisseur numéro un de l’Europe dans ce domaine !

Peut-on orienter une partie de l’industrie nationale dans cette direction et devenir mondialement aussi compétitif que l’Allemagne ? Partiellement au moins ? Les brésiliens ne sont pas les seuls à se poser la question, elle est aussi d’actualité en Chine et l’Allemagne sait qu’à moyen terme sa suprématie dans ce domaine est menacée.

Main d’œuvre de qualité et flexibilité du travail

Mais voilà, pour être performant dans ce secteur, il faut de la main d’œuvre ultra qualifiée et un pacte social capable d’absorber les à-coups de production relativement harmonieusement, en fonction de la fluctuation des demandes, donc un pacte social  permettant la flexibilisation du travail. On en est loin au Brésil reconnaît la FIESP, la Fédération des Industriels de Sao Paulo, « car le système de formation n’est absolument pas à la hauteur » et la réglementation corporatiste du travail héritée de l’époque de Getulio Vargas freine la réforme de l’emploi.

La solution ? Faire le contraire de ce qui se fait actuellement : ouvrir le marché à la concurrence au lieu de le fermer, afin de stimuler la créativité, adopter une politique budgétaire de relance de la croissance en lieu et place, partiellement en tout cas, des dépenses consacrées à l’assistance et à la sécurité sociale, rendre la machine d’Etat plus efficace et moins coûteuse, investir dans l’éducation pour la remodeler de fond en comble.

Des recettes d’habitude chères à l’esprit libéral des milieux d’affaires qui fréquentent Davos. Pourtant, on les a peu entendu s’exprimer à ce sujet à propos du Brésil, tout occupés qu’ils étaient à faire les louanges de ce grand pays en mutation. Une mutation indéniable, mais sans doute insuffisante à elle seule pour assurer la prospérité à long terme.

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