Même si le phénomène des assassinats en masse s’est déplacé du côté du Mexique, à cause de guerre menée contre les autorités de ce pays par les barons de la cocaïne, le Brésil reste un des pays les plus violents d’Amérique latine. En 30 ans, de 1980 à 2010, 1’100’000 personnes y sont décédées de mort brutale. 51’000 en 2003, année la plus violente de cette tri-décennie. Si la cartographie s’est modifiée, la quantité de ces massacres n’a pas diminué, au contraire. 

« En 1980, 13’910 personnes ont été victime de meurtre au Brésil, en 2010, 49’932, une augmentation de 258%, alors que la population totale, elle, n’a augmenté que de 60% ». Júlio Waiselfisz, auteur de l’enquête « Carte de la violence 2012 », réalisée par l’Institut Sagari de São Paulo aligne froidement les chiffres : « la violence a augmenté de façon continue entre 1980 et 2003, puis a baissé significativement entre 2003 et 2005 avant de se stabiliser. En 2010, le taux d’homicide pour 100’000 habitants était le même qu’en 2000, 26 ».

Un état d’épidémie

L’OMS estime qu’au delà de 10 homicides pour 100’000 habitants, un pays vit dans une situation d’épidémie de violence. 1,1 millions de morts en 30 ans au Brésil, c’est plus que durant les 24 ans de guerre civile au Guatemala (400’000 morts), plus que durant les 9 années de guerre en Irak (110’000 victimes) ou plus que les 125’000 civils tués pendant les 53 ans du conflit israélo-palestinien.

Autre donnée préoccupante de l’enquête de Júlio Waiselfisz, le déplacement géographique de cette violence. L’Etat d’Alagoas, dans le Nord-Est est aujourd’hui le plus frappé, avec 66,8 morts pour 100’000 habitants, suivi de près par la Bahia, 5’288 homicides en 2010, une augmentation de 332% par rapport à l’an 2000. D’un autre côté, la violence a fortement diminué à São Paulo, 4ème Etat le plus violent en 2000. Il affichait alors un taux de mortalité violente de 42,2 pour 100’000 habitants, il a rétrogradé au 25ème rang en 2010 avec un taux de 13,9 assassinats pour 100’000 habitants. Rio de Janeiro vit la même situation : 7’337 homicides en 2000, 4’193 en 2010, une diminution de 42,9%.

Déplacement plutôt que diminution de la violence 

« On doit se demander si pour boucher un trou on n’en ouvre pas un autre » se demande Júlio Waiselfisz, qui s’inquiète de voir qu’aux efforts des autorités pour faire baisser la violence dans les grandes villes du Sud-Est, correspond une augmentation de la courbe de violence dans le Nord-Est. José Maria Nobrega, professeur à l’Université Fédérale de Campina Grande dans l’Etat de Paraibá confirme : « la criminalité est arrivée au Nord-Est comme un effet collatéral de l’expansion de la consommation dans la région et de la pacification dans le Sud-Est du pays. La police, mal préparée n’est pas en état de faire face à cette nouvelle vague de criminalité. »

Et José Maria Nóbrega de rappeler que les bons chiffres de Rio de Janeiro et de São Paulo sont dus, pour la première à la mise en place des UPP’s, les Unités de Police de Pacification, qui ont repris et  occupés les territoires jusqu’alors contrôlés par les trafiquants, et pour ce qui est de São Paulo, par un important effort d’intégration entre la police, les projets sociaux, la construction de nouvelles prisons et les campagnes de désarmement. A l’origine de ces deux stratégies, un important travail d’investigation et d’incitation à la dénonciation mené avant toute intervention par les forces de police.

Une police mal préparée

« Dans le Nord-Est, il n’y a pas de planification des actions des forces de sécurité. Ce n’est pas une priorité des gouvernements et chacun agit de son côté. Cela a toujours été comme ça, sauf que maintenant, avec l’augmentation de la richesse et le déplacement de la criminalité du Sud vers le Nord, ça ne fonctionne plus. C’est un échec de l’Etat dans son combat contre la violence et ça doit nous inquiéter. »

A Rio de Janeiro, « l’inventeur » de la stratégie des Unités de Police de Pacification, c’est le Secrétaire d’Etat à La Sécurité José Mariano Beltrame. Il a tout lieu de se réjouir des succès remporté depuis maintenant 3 ans, avec l’installation de 18 UPP’s dans 68 communautés abritant 315’000 personnes. Mais il averti : le combat contre la violence n’est pas encore gagné, la pacification est une affaire de génération. Il compare son action à celle menée dans le domaine économique contre l’inflation galopante, à travers la mise en place, en 1994, par l’ancien Président Fernando Henrique Cardoso du Plan Real.

« Il a fallu une décennie de rigueur et d’austérité pour qu’enfin les résultats de la stabilisation de la monnaie aboutissent à une relance de la croissance qui s’est enfin accélérée, mais seulement depuis 2007. Il faudra certainement plus de temps et beaucoup d’investissements sociaux, pour que toutes les favelas de Rio de Janeiro soient complètement pacifiées ». Le projet de José Mariano Beltrame, c’est d’installer des Unités de Police de Pacification dans toutes les favelas de Rio d’ici 2020.

Prise de conscience nécessaire

Cette prise de conscience-là n’existe pas encore dans le Nord-Est. Ni l’Etat d’Alagoas, ni celui de la Bahia, pas plus que le Maranhão et l’Etat amazonien du Pará où la violence explose à cause des conflits de terre n’ont encore projeté une stratégie adéquate de lutte contre la violence. Seules les autorités du Pernambuco ont mis en place un « Pacte pour la Vie », qui a fait baisser la violence de 14% en 2010. Hélas, reconnaît le Gouverneur Eduardo Campos, ces chiffres ne se sont pas confirmés en 2011, « une année très difficile en terme de sécurité ».

Pour éviter une recrudescence des homicides, le Secrétaire d’Etat à la Sécurité du Pernambuco a révoqué l’octroi de congés à 3’200 prisonniers durant les fêtes de fin d’année et suspendu les vacances de 2’500 policiers. Un pis-aller d’urgence qui traduit bien « l’état de guerre » que vit cette région. En 2010, le Pernambuco a été le 4ème Etat le plus violent du Brésil, avec 38,8 homicides pour 100’000 habitants.

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