Entre Diamantina et Araçuaí, les 300km de route du Val do Jequitinhonha traversent une forêt pratiquement ininterrompue d’eucalyptus. Seulement trouée, de temps à autres, par des clairières enfumées, où se dressent les fours à charbon de bois qui transforment les troncs en combustible pour l’industrie automobile des environs de Belo Horizonte, à 600km de là. Cette région est devenue en quelques années, le plus grand désert vert du Brésil.

« Les choses ont commencé en douceur, explique José Pereira, directeur du Centre Culturel Luz da Lua d’Araçuaí, les grandes entreprises de la métallurgie sont venues proposer aux paysans de leur louer leurs terres à bon prix pour 10 ans, afin d’y planter de l’eucalyptus. Beaucoup ont cru qu’ils allaient ainsi s’enrichir à bon prix. Mais voilà, quand on plante de l’eucalyptus, plus rien ne pousse après. Les paysans ont fini par vendre leurs terres et s’engager comme main d’œuvre sur les fours à charbon, pour des salaires de misère, ou émigrer ».

Arcelor-Mittal et les autres

José Pereira est intarissable sur la question. C’est sans doute le meilleur connaisseur du Val do Jequitinhonha, cette terre de l’extrême nord de l’Etat de Minas Gerais, jadis productrice prospère de diamants et de pierres semi-précieuses, mais aujourd’hui une des régions les plus pauvres du Brésil : « la Fiat (dont la principale fabrique se situe à Betim dans la banlieue de Belo Horizonte) et les autres industriels automobiles du pays (concentrées dans la région de São Paulo) ont littéralement asséché la zone. C’est le désert vert, ici. »

Parmi les grands producteurs  de la vallée, Arcelor-Mittal Jequitinhonha, une filiale d’Arcelor-Mittal Inox Brasil, qui exploite 126’300 hectares d’eucalyptus dans les municipalités de Capelinha, Minas Novas, Turmalina, Itamarandiba et Veredinha, en plantation continue. Arcelor-Mittal dit conserver 20% de cette surface sous forme de corridors écologiques afin de préserver « une diversité des espèces nécessaire à la reproduction de la faune locale ». Les oiseaux en effet fuient les plantations d’eucalyptus où ils ne trouvent plus de quoi se nourrir.

Avec la bénédiction du gouvernement régional

Le développement des activités forestières d’Arcelor-Mittal et des autres a été stimulée par le gouvernement de Minas Gerais qui a mis en place en 2007 un plan ambitieux d’expansion de la couverture forestière, élaboré par l’Association des Sylviculteurs du Minas Gerais (AMS) et le Syndicat de l’Industrie du Fer (Sindifer) sous la dénomination de « Pacte régional de Sustentabilité ».

Selon ce plan, les surfaces déjà plantées en eucalyptus dans l’Etat de Minas Gerais devraient tripler ces 10 prochaines années, passant de 1,2 millions  à  3,8 millions d’hectares. 15 milliards de R$ (7,5 milliards de CHF / 6,2 milliards d’€) seront investis par l’industrie privée et les autorités vont faciliter l’octroi des autorisations de plantation.

« Dans le Minas Gerais, la croissance de l’eucalyptus est une spirale infernale, affirme Marcos Lobato Martins, professeur d’histoire à l’Université Fédérale de Diamantina, il est arrivé avec l’industrie automobile et il se répand à cause des besoins croissant de l’industrie automobile ». L’essentiel de l’expansion des forêts d’eucalyptus prévue dans le « Pacte de Sustentabilité » se fera dans le Val do Jequitinhonha et dans la région de Rio Doce.

Un envahisseur d’origine australienne

D’origine australienne et introduit dans le Rio Grande do Sul en 1868, l’eucalyptus couvre actuellement 3 millions d’hectares au Brésil, dont la moitié dans le Minas Gerais. Selon Mauro Chaves, journaliste au Estado de São Paulo, l’eucalyptus est la principale cause de la désertification du Vale do Jequitinhinha car  « jusqu’en 1990 on y a appliqué un programme de reboisement défini par les autorités militaires en 1964, qui visait la substitution des espèces locales et la conversion terres agricoles en monoculture d’eucalyptus ».

D’après Mauro Chaves, qui a mené une enquête détaillée dans la région, les effets de cette politique ont été l’assèchement des sols, le tarissement des sources, la baisse de niveau des nappes phréatiques, l’appauvrissement des terres et l’extinction de la faune. S’y ajoute un déficit de surfaces agricoles vivrières et très peu de création d’emplois : il faut un salarié  pour 15 ha d’eucalyptus contre 30 pour 15 ha d’agriculture vivrière. Ce processus a donc largement stimulé l’exode rural vers les périphéries urbaines de Belo Horizonte et de São Paulo.

« La question, ce n’est pas l’arbre en soi, explique Mauricio Boratto Viana, géologue à l’Université de Belo Horizonte, dans une étude destinée à une commission de la  Chambre des Députés, il peut s’intégrer dans une agriculture familiale diversifiée. Mais sa monoculture sur des surfaces de 100’000 hectares contigus au Minas Gerais pose problème ».

Hélas, il n’est pas certain qu’une politique de plantation à échelle familiale, comme le propose aujourd’hui le Secrétariat à l’Environnement de l’Etat de Minas Gerais soit réaliste : 94% de la production brésilienne d’eucalyptus est achetée par un seul client, l’industrie de la cellulose. « La seule bonne solution serait une baisse de la demande mondiale de papier » conclut Mauricio Boratto Viana.

L’eucalyptus devant les tribunaux

L’industrie forestière se défend de ces accusations. Elle affirme que ces plantations sont utiles pour protéger les forêts natives du déboisement et qu’elles contribuent à lutter contre le réchauffement climatique parce qu’elles séquestrent du carbone. Et qu’en replantant des eucalyptus sur des zones de pâturage déboisées dégradées, elles reconstituent la couverture forestière. Des études comparatives montreraient même que l’eucalyptus ne consomme pas plus d’eau que d’autres espèces d’arbres.

Récemment, la question de l’expansion de la monoculture d’eucalyptus est devenue une affaire judiciaire. A São Luiz de Paraitinga, dans l’Etat de São Paulo, un procureur a déposé en 2009 une plainte civile contre les entreprises VCP (Votoratim Celulose) et Suzana dont les plantations occupent 20% du territoire communal, « alors que les normes internationales de la FAO préconise de planter un maximum de 5% de ces arbres pour préserver la vocation d’agriculture vivrière d’une territoire donné. »

L’auteur de la plainte, le juge Wagner Giron, reproche encore aux deux entreprises « de tromper les agriculteurs en leur  proposant de financer des plantations de jeunes arbres dans des zones de forêt protégées, afin de contourner indirectement la loi. »  L’affaire suit actuellement son cours en justice, mais elle est observée avec attention par les différents protagonistes car sa conclusion pourrait faire jurisprudence au Brésil.

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