Le 1° janvier 2011, Dilma Rousseff devenait la première femme à accéder à la Présidence du Brésil. Beaucoup la voyait alors comme une figure de transition dans l’attente d’une future nouvelle candidature de Lula, qui terminait lui, son second mandat de chef de l’Etat avec un taux record de popularité : plus de 80% d’opinions favorables. En un an, Dilma Rousseff s’est révélée être une Présidente à part entière, beaucoup plus indépendante que prévu de son prédécesseur et une gestionnaire rigoureuse capable de faire le ménage dans son propre gouvernement et d’imposer ses priorités politiques à sa coalition parlementaire sans verser dans les compromis douteux.

De Dilma Rousseff en 2011, on retiendra d’abord qu’en 12 mois, elle s’est séparée de 7 de ses ministres, dont 6 pour soupçons de fraude ou de corruption. Une fermeté inattendue dans le nettoyage des arcanes du pouvoir qui a ébranlé toute la classe politique, habituée depuis toujours à des mœurs, disons plus « accommodantes », avec le mauvais usage de l’argent public !

Fermeté et malléabilité

Cette détermination éthique de la nouvelle Présidente a suscité un grand élan de popularité à son égard. Le 7 septembre, jour de la fête nationale, 25’000 personnes défilaient contre la corruption à Brasilia. Hélas, elles n’étaient plus que … 30 le 15 novembre ! En 2 mois, l’élan de ferveur citoyenne s’est essoufflé, la campagne moralisatrice de la Présidente aussi, qui pour donner des gages à sa majorité parlementaire, ne cesse de répéter que le « nettoyage » n’était pas sa priorité.

Ainsi, la réforme ministérielle annoncée pour ce mois début d’année 2012, qui devait être  le point d’orgue de cet effort va accoucher d’une souris. Seuls 5 à 9 des 38 ministres vont quitter le gouvernement, et seulement parce qu’ils seront candidats aux élections locales d’octobre prochain.

« Le processus de prise de décisions de la Présidente Dilma Rousseff est tout sauf celui de la ligne droite, analyse Dora Kramer, correspondante du quotidien O Estado de São Paulo à Brasilia, il se caractérise au contraire par le va-et-vient.  Dans une vision optimiste, cela révélerait une personnalité malléable et pragmatique. Mais dans la réalité, on constate que lorsqu’elle est acculée par les pressions de ses alliés, Dilma Rousseff avance et recule en fonction des circonstances ».

Pas de tergiversation sur les priorités

Regard totalement différent d’un autre correspondant parlementaire à Brasilia, « quand Dilma Rousseff veut défendre ses intérêts et ceux du gouvernement au Congrès, elle ne transige pas ». Ce fût le cas notamment lors de sa première grande bataille politique, pour la fixation du salaire minimum, au début 2011. Dilma Rousseff s’est opposée envers et contre tous à augmenter ce minimum au-delà des 540 R$ qui avaient été proposé au budget. Dans la foulée, elle a obtenu la compétence de fixer désormais cette valeur minimum sans devoir recourir à chaque fois à une loi sanctionnée par les chambres.

La situation s’est répétée fin 2011, l’augmentation du salaire minimum a certes été conséquente, 14%, il passe à 622 R$ (315 CHF / 260 €), mais la Présidente s’est refusée à revaloriser les retraites des fonctionnaires et les salaires des employés du système judiciaire. Elle a résisté au bras de fer, en prenant le risque que le budget 2012 ne soit pas voté par les Chambres dans les délais. Il a finalement été ratifié par le Congrès, dans l’enveloppe imposée parla Présidente, 10 minutes avant la clôture de la session.

Cette détermination tranche avec le côté bonhomme et consensuel de son prédécesseur Lula et provoque quelques tensions dans l’équipe gouvernementale actuelle. Ainsi, Dilma Rousseff traiterait plus facilement des affaires courantes non pas avec les ministres eux-mêmes, mais avec les vice-ministres, des hauts-fonctionnaires de sa confiance qu’elle a fréquenté lorsqu’elle était elle-même ministre du gouvernement Lula et qui sont  des techniciens plus que des politiques.

3ème femme la plus puissante du monde

Cette indépendance de la Présidente semble plaire. Après un an, son gouvernement est considéré comme bon ou excellent par 56% de la population et elle-même jouit d’une popularité de 72%, le meilleur score jamais atteint par un Président après un an d’exercice du pouvoir.

Sur le plan international, la revue Forbes a désigné Dilma Rousseff comme la 3ème femme la plus puissante du monde, derrière Angela Merkel et Hillary Clinton. C’est elle qui a prononcé le discours d’ouverture de l’assemblée générale des Nations Unies en novembre. Toutefois son bilan en politique étrangère est plus nuancé : la nouvelle Présidente a mené une politique plus consensuelle que celle de son prédécesseur, qui l’a rapprochée des Etats-Unis, – le Président Obama s’est rendu en visite au Brésil en mars dernier -, mais face au « printemps arabe, le Brésil continue à tergiverser. Il n’a pas condamné la violence du régime syrien et a tardé à reconnaître le nouveau gouvernement libyen.

La Présidente brésilienne a aussi agacé ses partenaires traditionnels en soutenant la création de l’Etat palestinien et en voulant faire la leçon à l’Union européenne plongée dans la crise budgétaire : «Notre expérience montre que les ajustements récessifs ne font qu’aggraver la conjoncture et le chômage, a-t-elle déclaré. On peut difficilement sortir de la crise sans relancer la consommation et l’investissement.»

Droits de l’Homme et « Commission Vérité »

Dilma Rousseff a tout de même fait avancer des dossiers importants en 2011dans le domaine des droits de l’homme en faisant approuver la Loi d’accès à l’Information qui ouvre au public les actes officiels et les archives de l’Etat sans restriction. Dans la foulée, une Commission de la Vérité a été mise en place, chargée de faire toute la lumière sur les abus perpétrées au Brésil entre 1946 et 1988, et plus particulièrement durant la dictature militaire de 1964 à 1985. « Désormais, le Brésil est devenu une nation où la politique de l’Etat est subordonné aux exigences du respect des droits de l’homme » annonce Dilma Rousseff.

« En résumé, conclut Miriam Leitão, journaliste à O Globo, en un an, Dilma Rousseff a entrepris, quoiqu’encore discrètement, de lutter contre la corruption, elle a réussi à juguler une inflation à nouveau menaçante sans trop freiner la croissance, alors qu’entre la crise des Etats Unis et de l’Europe et le tsunami japonais, le monde entier se liguait pour faire trébucher le Brésil, elle a imposé une manière personnelle de gouverner et montré qu’elle n’était pas un pâle clone de Lula. Ce n’est déjà pas si mal ».

2012, une année tempétueuse

L’année 2012 s’annonce difficile. Si les comptes de l’Etat ont été bons en 2011, et ont permis de poursuivre la politique de redistribution sociale de la croissance aux plus pauvres, c’est grâce à un résultat fiscal exceptionnel, conséquence de la forte croissance des entreprises en 2010, et à un effort de formalisation des emplois. La recette totale de l’impôt 2011 devrait atteindre un bénéfice record équivalent à 24,77% du PIB, soit 2 points de plus qu’en 2010. Seconde caractéristique des comptes 2011, une baisse significative des investissements de l’ordre de 2,7% par rapport à 2010, qui ont aussi permis d’économiser.

Cette situation ne va pas se répétera pas en 2012. Avec 2,9% de croissance, seulement, cette année, contre 7,5% en 2010, les rentrées fiscales vont baisser. Par ailleurs, un certain nombre d’investissements publics, qui doivent être fait pour l’organisation de la Coupe du Monde en 2014 ne pourront pas être différés. Le temps presse. « L’équation des comptes 2012 ne s’équilibre pas, constate André Perfeito, le la firme d’investissement Gradual, et il n’est pas certain que le marché accepte une perte de contrôle des comptes publics l’an prochain, même si c’est une situation transitoire. »

Récupéré l’argent public détourné

Autre souci pour la Présidente, assurer la crédibilité de la campagne de moralisation du gouvernement qu’elle a entreprise en récupérant tout ou partie de l’argent public gaspillé ou détourné. C’est un travail de titan. Le marathon légal pour y parvenir est pratiquement sans fin. Il faut d’abord que les organes responsables analysent les comptes des subsides qu’ils ont octroyés. Ensuite, s’ils constatent des irrégularités, ils doivent notifier les présumés coupables. Entre les deux étapes, des années peuvent se passer et les personnes disparaître ou changer d’affectation !

Ensuite, en cas de non réponse dans les délais, la justice va intervenir, puis condamner éventuellement les responsables. C’est seulement à ce moment que les autorités peuvent tenter de récupérer le préjudice matériel subi. Il faut évidemment bien plus que le temps d’une législature présidentielle pour arriver au terme de ce parcours ! Les services du Procureur Général de l’Union ont calculé que sur les 67 milliards de R$ d’argent public soupçonnés d’avoir été dépensé de façon irrégulière depuis 2003, seuls 1,5 milliard a été remboursé. Autrement dit, pour 100 R$ d’argent détourné, seuls 2 R$ ont été récupérés !

Absence d’opposition

Cette impunité administrative freine la maturation politique de la démocratie brésilienne. Le philosophe Marcos Nobre vient de publier une étude sur le comportement des partis vis à vis du pouvoir en place. « Quelques soient les forces au pouvoir, elles obtiennent toujours une majorité parlementaire suffisante pour ne pas avoir à négocier leurs décisions, et ceci tant sur le plan fédéral que régional. Il n’y a pas d’opposition digne de ce nom dans la vie politique brésilienne. »

C’est ainsi que Dilma Rousseff a l’appui de 16 des 23 partis du Congrès, soit 62% des 513 députés. 19% se déclarent « neutres » et seuls 19% s’affichent « d’opposition ». A contrario, dans l’Etat de São Paulo, gouverné par l’opposition du PSDB, la Chambre des députés est « gouvernementale », même si sa majorité est constituée par le PMDB, allié au PT de la Présidente Dilma au plan fédéral. Tortueux mais bien réel. Dans aucun des 26 Etats du Brésil, un gouverneur n’a aujourd’hui à affronter une opposition qui l’empêche de réunir une majorité simple au parlement régional.

Difficile à comprendre, vu d’Europe ou des Etats Unis où les partis, moins nombreux défendent des positions tranchées. « Au Brésil, la seule position idéologique consistante de l’histoire politique est celle de l’adhésion au gouvernement quel qu’il soit. Le résultat, c’est la paralysie et un faible contrôle démocratique sur la vie publique », conclut Marcos Nobre.

Le PT « dilué » par le pouvoir

A sa création, le Parti des Travailleurs de Lula et Dilma Rousseff a constitué la seule exception à cette règle : « en se construisant sur des liens directs avec les mouvements sociaux et les syndicats, il a réussi à croître sans être au gouvernement, note Marcos Nobre. C’est l’unique parti qui a démontré jusqu’à présent une capacité à survivre dans l’opposition. Et quand ce parti a accédé au pouvoir, l’opposition a disparu ».

Durant sa première année de législature, Dilma Rousseff s’est abondamment servie de cette absence de résistance parlementaire pour faire passer ses priorités. Tout en réussissant à limiter les faveurs politiques données aux députés des partis de sa coalition. Mais tout cela reste un jeu d’équilibrisme instable. La Présidente le sait. Saura-t-elle maintenir sa ligne de conduite ? Si c’est le cas, Dilma Rousseff sera en bonne posture pour faire enfin mûrir la démocratie parlementaire brésilienne.

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