On a frôlé la catastrophe, à 1’200 mètres sous la surface de la mer, un sondage mal perforé laisse échapper du pétrole. La nappe de pollution s’étend et il faut plusieurs jours avant que des secours efficaces se mettent en place. Plus de peur que de mal, les courants marins poussent heureusement le pétrole vers le large et le puits est assez rapidement colmaté. Mais l’accident rappelle la catastrophe de la plateforme Deepwater Horizon de BP dans le Golfe du Mexique en avril 2010 et les autorités constatent que le Brésil est aussi mal préparé à affronter une telle catastrophe que les Etats-Unis de l’époque.

L’incident a lieu le 7 novembre. Lors d’une perforation réalisée depuis la plate-forme de l’entreprise américaine Chevron de Campo de Frade, située à 130km au large du littoral de Rio de Janeiro, la pression est trop forte. A 2’279 mètres sous le fond de l’océan, le pétrole s’échappe et s’infiltre dans la roche. Il s’écoule par les failles du fond de la mer. Ce n’est que le lendemain 8 novembre que l’alerte est donnée par Petrobras, qui exploite le champ pétrolier voisin de Roncador et constate l’existence d’une nappe d’huile à la surface de l’eau. Petrobras alerte Chevron qui n’a encore pris aucune mesure.

Information parcimonieuse

Sur sa plate-forme, Chevron ne dispose que d’un robot incapable de descendre assez bas. Elle demande le secours, qui met à disposition deux robots plus performants. Le puits sera finalement colmaté 7 jours plus tard, mais des fuites résiduelles continuaient à remonter à la surface. Dans l’intervalle, l’entreprise Chevron a tout fait pour retenir l’information, tant sur la gravité de l’incident que sur les mesures adoptées pour y faire face.

Dans un premier temps, son directeur pour le Brésil, Georges Buck nie toute erreur technique. Ensuite, il affirme que la fuite est colmatée, alors que les observations de l’Agence Nationale du Pétrole et de l’IBAMA, l’Institut National de Protection de l’Environnement font état nouvelles fuites.

Contre toute évidence, Georges Buck affirmera encore que 882 barils seulement se sont échappés dans la mer, soit 140’000 litres de brut, alors que l’ANP fait état d’une fuite de 1’400 à 2’300 barils et le géologue John Amos, de l’ONG Skytruth parle lui de 15’000 barils. Le Président de Chevron Brésil assumera finalement la faute, mais seulement le 21 novembre, soit 14 jours après les faits et reconnaîtra que 2’400 barils se sont bel et bien déversés dans la mer.

Petits dégâts, grand cafouillage

Même s’ils sont encore difficiles à évaluer, les dégâts écologiques semblent être limités. La nappe de pétrole s’éloigne de la côte et s’est réduite, en quelques jours, de 18km2 à moins de 2km2. Les baleines jubartes dont l’itinéraire de migration traverse cette zone à cette période devraient donc être épargnées.

Ce qui est plus inquiétant, ce sont les similitudes dans le cafouillage des secours entre l’incident de Campo de Frade et l’explosion de la plate-forme Deepwater Horizon dans le Golfe du Mexique il y a un an et demi. Des similitudes dans le temps d’inertie avant qu’un diagnostic précis ne soit posé et que l’alerte ne soit donnée. Des similitudes aussi dans le degré d’improvisation lorsqu’il s’est agi de colmater la fuite.

Transocean, un géant discret

Des similitudes enfin en ce qui concerne les acteurs : dans le Golfe du Mexique, la plate-forme  était  louée par BP à la société Transocean. A Campo de Frade, c’est Transocean qui procédait aux perforations. Cette société très discrète, d’origine texane mais de droit suisse, dont le siège social est à Zoug et le siège opérationnel à Genève, possède la plus grosse flotte de plate-formes du monde. Elle est présent sur les principaux marchés pétroliers et gaziers.

Les quelques 140 installations de forage sont réparties entre le golfe du Mexique, la mer du Nord, l’Afrique de l’Ouest, le Pacifique et maintenant le Brésil. L’entreprise s’est spécialisée dans les forages en eaux très profondes, soit de 2290 à 3660 mètres.

Transocean a été mise en cause par l’enquête fédérale américaine sur la marée noire dans le golfe du Mexique qui a conclu à la responsabilité de la compagnie, propriétaire de la plate-forme, conjointement avec BP, son exploitant, et le sous-traitant Halliburton : « Le rapport reconnaît les torts de l’équipage de la plateforme, propriété du suisse Transocean, qui a poursuivi son travail malgré les risques et les signes de problèmes ». Le tribunal a ensuite blanchit Transocean mais BP a fait recours car elle veut que l’entreprise helvétique partage la responsabilité de la catastrophe vis à vis des assurances.

Au Brésil, Chevron précise que c’est bien Transocean qui procédait aux opérations de sondage, mais que « sa responsabilité n’est pas en cause ». On verra ce que diront les tribunaux brésiliens chargés maintenant de mener l’enquête. Ils vont prononcer des amendes contre les auteurs du désastre, des amendes à l’effet limité : elle ne peuvent légalement dépasser un maximum de 50 millions de US$, à peine 1% des investissements de Chevron au Brésil. En attendant, Chevron est interdite de sondages off shore jusqu’à conclusion de l’instruction.

Prévention des risques inexistante

L’autre face préoccupante de cette affaire, c’est le manque de préparation du pays pour faire face à ce genre de catastrophe. « Le gouvernement et les entreprises pétrolières ont investi énormément dans la prospection, analyse l’historien de l’environnement Aristide Soffiati, de l’Université de Campos, mais presque rien dans la prévention des risques. « C’est un domaine qui coûte cher et ne rapporte rien à court terme, se désole Segen Estefen, Directeur du laboratoire des Technologie de l’Innovation de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro ».

La prévention des accidents et la sécurité dans l’exploitation du pétrole off shore est pourtant d’une importance vitale pour le Brésil qui s’apprête à lancer l’exploitation du pétrole des grandes profondeurs du « présal », à moins 7’000 mètres sous le fond de la mer. Or le « plan de secours individuel » auquel toute les compagnies doivent souscrire pour obtenir une licence d’exploitation n’était visiblement pas à niveau chez Chevron, dont l’équipement était déphasé.

Plan d’urgence fantôme

Quand au « Plan National de Contingence », censé mobiliser et coordonner tous les organes d’intervention en cas de catastrophe majeure, il est au point mort. Son principe a été adopté en 2000, après la marée noire qui a pollué la Baie de Rio de Janeiro, suite à la rupture d’un oléoduc de Petrobras, mais depuis, il refroidit dans les congélateurs de l’administration.

La Ministre de l’Environnement Isabella Teixeira promet que le PNC est en phase finale de consultation dans les différents ministères, et qu’un premier projet sera envoyé à la Présidente Dilma Rousseff avant la fin de l’année. Il devra ensuite être débattu par les différentes commissions parlementaires, puis par le Congrès et le Sénat. La Ministre ne s’avance donc pas à donner une date pour son entrée en vigueur effective.

Combat autour de la manne pétrolière

Enfin, cet incident relance la polémique autour de la répartition des royalties du pétrole et de l’impôt spécial sur son exploitation. Pour le moment, les Etats et les municipalités riveraines des champs pétroliers marins en reçoivent la plus grande part, au titre de mesure compensatoire contre le risque environnemental que cette activité fait courir à leur littoral. Espirito Santo et Rio de Janeiro sont ainsi favorisés.

Mais l’an dernier, deux députés du Rio Grande do Sul ont déposé une motion au Parlement pour qu’à l’avenir, cette manne pétrolière soit répartie équitablement entre les 26 Etats de la Fédération du Brésil. Tollé général à Rio de Janeiro, dont le budget serait amputé de 12 à 14% par cette mesure, mais la motion poursuit sa route au Parlement.

Le 10 novembre, le Gouverneur de l’Etat de Rio, Sergio Cabral et le Préfet de la ville Eduardo Paes convoquent la population à manifester contre cette modification de la loi. 150’000 personnes se mobilisent. Juste avant que l’accident survenu sur la plate-forme Chevron de Campo de Frade ne soit connue du public. Un accident qui tombe donc plutôt bien pour étoffer le dossier des autorités de Rio de Janeiro.

Maintenant que le risque d’une vraie marée noire est écarté, le Gouverneur Sergio Cabral doit se réjouir discrètement d’un événement qui, s’il donne le frisson, apporte aussi de l’eau à son moulin : l’Etat de Rio de Janeiro doit conserver sa manne pétrolière pour pouvoir faire face aux risques qu’il assume tout seul.

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