Dimanche 13 novembre 2011, la plus grande favela d’Amérique du Sud, la Rocinha à Rio de Janeiro, 100’000 habitants, est occupée par la police de choc sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Deux favelas voisines, Vidigal et Chacará du Ceú sont également investies. C’est la plus grande opération menée par les autorités depuis le lancement de la politique de pacification progressive des favelas de Rio de Janeiro contrôlées par les trafiquants de drogue en 2008. Dans les jours qui ont suivi, une équipe du journal « O Globo » a vécu sur place, recensant les défis qui attendent maintenant les pouvoirs publics. Voici quelques extraits édifiants de ce reportage. 

« La construction de 5 des 7 étages d’un immeuble, Rua Dioneia 302 est un signal clair de la verticalisation de la favela. Indifférents à la législation municipale qui en 2007 a limité le gabarit des constructions à une unité mono-familiale, les constructeurs du secteur informel redoublent d’activité. La Préfecture promet qu’elle va maintenant sévir. Les bâtisseurs, non déclarés sont souvent des entreprises dont les propriétaires n’habitent pas sur place, mais dans les luxueuses résidences de Barra da Tijuca, Jacarepaguá ou São Conrado.

Multiplier les contrôles

L’administrateur régional de la Rocinha Jorge Collares annonce une nouvelle politique de contrôle, maintenant que la favela est pacifiée. « Ce n’est pas par manque de volonté que le Poste d’Orientation Urbanistique et Social, chargé de ces contrôles, agit avec autant de timidité. Jusqu’à présent, il identifiait bien les problèmes, mais il ne pouvait pas agir à cause des menaces des trafiquants. Ça va changer ». Le Poste d’Orientation Urbanistique et Social comptera désormais 20 hommes, 10 ingénieurs et architectes et 10 agents communautaires et il interviendra tous les jours. Jusqu’à présent, seul un ingénieur l’occupait, 3 fois par semaine.

Le travail na va pas manquer : « tout ce qui n’est pas en accord avec la loi sera démoli. Y compris les étages supplémentaire du 302 Rua Dioneia ». Autre pojnt chaud, le quartier de Portão Vermelho où 5 constructions, cachées par un grand mur, ont déjà 3 étages chacune au lieu d’un seul. Ce sont des immeubles qui appartiennent à des trafiquants, dit-on dans le voisinage. Tout comme le bâtiment de la Rua Dioneia. Le commandant du bataillon des Forces Spéciales qui contrôlent désormais la favela, René Alonso, dit bien avoir entendu des rumeurs à ce sujet, mais n’en a pas confirmation.

Spéculation immobilière

Cette frénésie dans la construction illégale s’est accentuée ces derniers mois. L’attente de pacification a fait monter les prix. Plusieurs bâtiments qui ont été édifiés se composent d’une succession de studios, des « quitiinettes » comme on les appelle ici. Au numéro 304 de l’Estrada da Gávea, la principale artère qui traverse la Rocinha, une construction de 11 étages, surnommée « l’Empire State Bulding » abrite 77 de ces « quitiinettes ». Une autre, le « Minhocão, démolie avant achèvement l’an dernier aurait dû en avoir 22.

[Note de Vision Brésil : ce témoignage de l’équipe de O Globo montre bien l’ampleur du défi qui attend les services de l’urbanisme de Rio de Janeiro, non seulement à la Rocinha, mais dans toutes les favelas pacifiées. Il faut mettre de l’ordre dans un labyrinthe de constructions anarchiques pour assurer un logement digne aux résidents. Il y a aussi la question de leur lieu d’implantation. La Rocinha, comme la plupart des favelas de Rio de Janeiro, est bâtie sur la pente. Plusieurs construction sont édifiées dans des endroits dangereux en période de pluie. Le terrain peut glisser, emportant les maisons et leurs habitants. Elles devront être évacuées et démolies.

Il s’agit ensuite d’organiser la titularisation de ces logements, édifiés sur des terrains dont les propriétaires ne sont pas les habitants et  distribuer des titres immobiliers en bonne et due forme. Il faudra enfin urbaniser l’environnement, en aménageant les accès et en améliorant les service d’adduction et d’évacuation des eaux.]

Circulation impossible

Second goulet d’étranglement (le terme est ici littéral !), le trafic routier dans la favela. L’occupation policière et l’arrivée des services publics officiels ont accentué un problème récurant à la Rocinha et au Vidigal voisin : les embouteillages inextricables. La suite du reportage de O Globo :

« Notre équipe a mis 40 minutes pour gravir les 3km de la Estrada da Gávea qui traverse la Rocinha. Le pire moment, c’est à la courbe en S où les bus doivent prendre les tournants en 2 fois. Avec les camions de livraison arrêtés en deuxième file, tout est bloqué. Les contrôleurs dépêchés par la CET-Rio, la Compagnie Publique du Trafic, après l’occupation sont incapables d’organiser cette circulation anarchique. Le seul moyen de passer, c’est la moto-taxi.

Au Vidigal, les agents de la CET ont adopté le sens alterné, comme sur les chantiers, là où ça bloque le plus. Comme il n’y a pas de bus, le trajet jusqu’au sommet de la favela, le lieu dit « Arvrão » est un peu moins chaotique qu’à la Rocinha. Mais les embouteillages sont pour tout le monde. Même les véhicules de la police sont bloqués au milieu des autres. Le commandant Alonso, responsable des Forces Spéciales déployées à la Rocinha en a pris son parti : « ces embouteillages ont toujours existé et les habitants les résorbent par eux-mêmes. J’ai dit à mes hommes de ne plus perdre du temps à organiser le trafic. Ils ont d’autres tâches prioritaires à accomplir».

Où est ma télévision ?

De sa terrasse, tout en haut de la Rocinha, Francisco Cesário de Paiva jouit d’une vue incroyable sur Rio et sur les plages d’Ipanema et Leblon. Francisco Cesário de Paiva a 80 ans, il vit depuis 40 ans à la Rocinha. Son problème aujourd’hui, c’est de savoir qui de l’équipe de Fluminense, dont il est supporter, et du Grémio a gagné le match de foot de ce dimanche. Francisco n’a plus la télévision depuis que le réseau par câble clandestin, aux mains des trafiquants a été désactivé.  Il n’est pas seul dans son cas.

Les opérateurs officiels de la télévision par câble sont bien arrivés, dès le lendemain de l’occupation, à la Rocinha, mais d’ici que tout le monde soit connecté, il va falloir du temps. Et les prix sont plus chers qu’avant. 39,90R$ par mois au lieu de 10 ou 15, du temps des trafiquants. Un des opérateurs a d’ailleurs décidé de réduire son prix à 29,90 suite aux protestations des usagers.

[Note de Vision Brésil : ces rabais sont aujourd’hui l’objet d’une polémique qui n’est pas simple à résorber. D’un côté, le fait de pratiquer des prix d’abonnement différencié selon les quartiers de la ville contrevient au code de défense du consommateur, de l’autre, tout le monde admet que les habitants des favelas n’ont pas les moyens financiers de payer le prix qui a cours dans les catégories plus aisées de la population et qu’ils ne peuvent pas être privé d’une prestation dont ils peuvent difficilement se passer et qui leur était jusqu’ici fourni de manière illégale.]

Le règne des trafiquants

Pour arriver chez Francisco Cesário de Paiva, c’est le parcours du combattant, à travers des ruelles sinueuses et escarpées, royaume des rats et des ordures, au milieu des égouts à ciel ouvert.  Les services municipaux de la voirie collectent bien les déchets le long des artères principales de la favela, mais le ramassage dans les impasses et les voies secondaires n’est pas organisé. Francisco Cesário de Paiva espère qu’avec la pacification, cela va changer : «  c’est incroyable ! Ici on est à côté des quartiers les plus huppés de Rio de Janeiro, Leblon et Ipanema, mais on n’a même pas accès aux services publics de base ».

Depuis le temps qu’il vit à la Rocinha, Francisco Cesário de Paiva a pu la voir évoluer. Il se souvient des premiers groupes de trafiquants qui sont apparus dans la favela pour commercialiser la drogue, encore très désorganisés. Dans les années 1980,  ils contrôlaient déjà tous les points de vente de la favela et petit à petit, leur pouvoir s’est renforcé avec l’apparition des armes. Des armes de plus en plus lourdes. Fusils d’abord, puis des mitraillettes. « Beaucoup de jeunes du quartier sont entré dans le trafic et n’en sont plus sortis. Ils sont morts ou en prison. »

Depuis l’occupation, Francisco constate qu’on ne voit plus circuler d’hommes en arme dans la rue et que le nombre de motos singulièrement diminué. Signe que le trafic de drogue vers les points de vente s’est réduit. »

Une opération minutieusement préparée

Pour réussir l’occupation de la Rocinha sans un seul coup de feu, les forces de l’ordre ont minutieusement préparé leur opération. Au lendemain de l’occupation, le Centre des Opérations de la Préfecture de Rio de Janeiro a livré à la presse certains détails. On a ainsi appris qu’une équipe de 15 hommes avaient travaillé pendant deux mois, dans le plus grand secret, à la préparation de l’invasion, étudiant différents scénarios à partir des renseignements fournis par les informateurs de la police.

Au jour J cependant, le dimanche 13 novembre, il a fallu improviser car une méchante pluie empêchait les hélicoptères de survoler le théâtre des opérations et rendait impraticables pour les blindés de l’armée les rues glissantes de la favela que les trafiquants avaient arrosées d’huile pour retarder la progression de la police. C’est donc une troupe à pied, formés d’hommes aguerris à la recherche de suspects dans les recoins de la favela et dans la forêt avoisinante qui a assuré le gros des opérations.

Nettoyage préalable et centralisation des renseignements

Auparavant, un poste de commandement centralisé, en lien permanent avec l’autorité politique de la Municipalité de Rio de Janeiro avait été mis en place dans la caserne du 23° bataillon de la police militaire, à Leblon. Deux opérations avaient aussi été réalisées plus tôt, la déstabilisation de la faction criminelle de la Rocinha et l’encerclement.

10 jours avant l’assaut, les forces de police ont attaqué les bases arrière des trafiquants, situées dans les favelas de la zone nord de la ville. 8 personnes ont été tuées et 34 autres emprisonnées. Quatre jours avant le 13 novembre, les troupes de choc du BOPE ont encerclé  la zone des opérations, interdisant la fuite des trafiquants. Cela a notamment permis l’arrestation du chef du trafic de la Rocinha, Antoniô Francisco Bonfim Lopes, dit Nem, qui avait transformé la Rocinha en un entrepôt de gros pour la cocaïne dont il contrôlait pratiquement la distribution dans toute la ville de Rio de Janeiro.

[Note de Vision Brésil : Nem a été arrêté de manière rocambolesque dans le coffre d’une voiture conduite par un personnage qui s’est d’abord présenté aux policier comme diplomate, Consul honoraire de la République Démocratique  du Congo, puis a offerts aux agents 1 millions de dollars de prime pour qu’ils laissent passer la voiture. Au jour d’aujourd’hui, il est établi qu’il s’agissait d’un faux diplomate, avocat de son métier, mais qu’il était bel et bien en relation avec le « vrai » consul honoraire du Congo dont il aurait assuré la défense dans une sombre affaire d’escroquerie.]

Une occupation qui continue

L’opération militaire n’a pas pris fin pour autant avec l’occupation du 13 novembre. Les soldats du BOPE continuent à fouiller les maisons et les rues à la recherche d’armes et de dépôts de drogue. 133 armes à feu, plusieurs mitraillettes kalachnikov et une mitrailleuse de .30 capable d’abattre un hélicoptère en vol ont été saisies, ainsi que 150 explosifs et plus de 23’000 munitions. La police a aussi mis la main sur 166kg de cocaïne, 127kg de marijuana, 135 doses de crack, ainsi que 90 litres d’acide sulfurique et 50 litres d’éther, destiné au raffinage de la cocaïne.

47 talkies walkies, 150 uniformes de la police, 20 gilets pare-balles et 146 motos ont encore été saisis, un laboratoire de conditionnement de la cocaïne a été démantelé et 3 centrales clandestines de télévision à câble fermées. Le BOPE, le Bataillon des Opérations Spéciales et le bataillon de choc de la Police Militaire vont encore rester 3 mois en activité avant de céder la place à l’Unité de Police de Pacification, l’UPP, qui assurera la continuité à long terme.

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