C’est désormais une certitude, l’élevage est la principale cause de la déforestation en Amazonie. Deuxième constat : ce sont bien les colons installés sur les terres de la réforme agraire qui sont les principaux acteurs de ce défrichage. Et s’ils déboisent, c’est au profit des fermes d’élevage et des marchands de bois précieux. Deux études indépendantes menées par les instituts Proforest et Imazon corroborent ces conclusions sans appel. Elles anéantissent aussi les arguments du lobby  « ruraliste » au Congrès, qui prétend que le Brésil est un des pays les plus sévères au monde en matière de limitations au déboisement. 

La collection des images satellites de l’INPE, l’Institut National de Recherches Spatiales, révèle que 62% des surfaces déboisées depuis 2008 en Amazonie sont occupées par des pâturages sur lesquels broutent 71 millions de têtes de bétail. L’agriculture, y compris la production industrielle de grains (soja, riz, haricots noirs) n’accapare que 5% de la totalité des terres défrichées depuis 3 ans.

Plus au sud, le constat est tout aussi alarmant : dans le Mato Grosso, l’élevage a diminué au profit des plantations de soja, mais le déboisement y continue au même rythme, impulsé par l’agro-business. Et dans le fragile Cerrado semi-aride, qui sépare les grandes plaines céréalières de l’ouest de la forêt atlantique, 48% du biotope a déjà disparu. Ces indications confirment « l’effet carambolage » de l’agro-élevage extensif brésilien, les cultures industrielles du sud repoussant toujours plus le cheptel vers la forêt amazonienne, au nord.

Une métropole dans la forêt

L’Institut Imazon s’est penché sur une étude détaillée de la population rurale de l’Etat du Pará. 1,3 millions de personnes, soit 17% de la totalité des habitants de l’Etat, vivent sur des terres qui ont été attribuées à la réforme agraire. L’équivalent d’une métropole… Ces zones forestières sensibles ne sont pratiquement soumises à aucun contrôle et beaucoup des occupants sont en situation illégale. La titularisation officielle des propriétés traîne en longueur, multipliant les conflits de terre entre les occupants. L’identification et la démarcation des territoires indigènes n’avance pas non plus et la délimitation des réserves naturelles est en panne.

Démunis et sans perspectives claires, les occupants installés sur les terres de la réforme agraire défrichent pour survivre et vendent le bois aux scieries clandestines de la région. Ensuite, ils cèdent leurs terres aux éleveurs de bœufs qui arrivent dans la foulée. De gré ou de force… 119km2 de forêt ont été abattus, rien qu’en août 2011, dans le Pará, la moitié de tout le déboisement de l’Amazonie légale ce mois. Les coupes se concentrent dans les régions du sud-est de l’Etat où sévit le commerce illégal du bois et la production d’acier à partir de fourneaux à base de charbon de bois.

Un vaste pâturage

L’élevage se développe aussi à grande vitesse dans l’Etat du Pará. Autour de Nova Ipixuna, les inspecteurs de l’IBAMA, l’Institut Brésilien de Protection de l’Environnement, ont découvert 340 hectares de forêt fraîchement rasés où paissaient plusieurs centaines de têtes de bétail. Ces terres avaient été attribuées légalement à 200 familles d’agriculteurs par les services de la réforme agraire en 1997. Aujourd’hui, l’IBAMA y a recensé plus de 400 familles.

« A chaque nouvelle occupation, c’est à peu près la même histoire », se désole un des auteurs de l’étude menée par Proforest. Il cite en exemple le cas de Nova Vida à Ulianopolis, une bourgade édifiée en pleine forêt, à 400km de Bélem. Dès qu’elle a été envahie en 2008 par des paysans à la recherche de terres, la fazenda Nova Jerusalem a été « reprise » par des coupeurs de bois. Le lieu est vite devenu objet de spéculation à cause des fortunes rapides qui s’y réalisait en vendant sous le manteau les espèces nobles de la forêt abattue et les premiers envahisseurs ont vendu, de gré ou de force leurs propriétés à des prix défiant toute concurrence.

Pas plus de 4 agriculteurs

« S’il reste 4 agriculteurs ici, c’est beaucoup », commente Noé Alves Brilante, 62 ans, un des premiers occupants. Noé, n’a pas vendu sa terre, mais les arbres qui étaient dessus. « Personne ne plante plus, rien ne pousse et la ronde des camions de bois est incessante ». Son avenir ? Tenir jusqu’à ce que les éleveurs de bétail arrivent et vendre son bien à bon prix.

Les autorités sont démunies face à cette dynamique à laquelle elles n’ont pas d’alternatives à pooser. Les fonds, les appuis et les débouchés manquent pour inciter les paysans qui s’installent en Amazonie à utiliser de façon durable la forêt pour en vivre. Seules quelques expériences pilotes existent, disséminées à travers toute l’Amazonie et sans coordination entre elles. Police et tribunaux sont en trop petit nombre pour tout surveiller et les autorités sont souvent de mèche avec les auteurs de la destruction de la forêt, qui n’hésitent pas à « dédommager » les édiles locaux pour leur « collaboration » par de généreuses primes.

Ceux qui résistent ou dénoncent sont « désignés pour mourir » dit-on ouvertement. Et bien souvent abattus au coin du bois : 709 assassinats ont eu lieu en Amazonie ces dix dernières années, 7 en 2011. Selon la CPT, la Commission Pastorale de la Terre, 125 personnes seraient actuellement menacées. Une partie d’entre elles pour des conflits de voisinage impliquant des colons de la réforme agraire et des terres qui se transforment en pâturages…

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