Le nouveau scandale du mois touche le Ministre des Sports, Orlando Silva, accusé d’avoir détourné des fonds destinés à des ONG d’éducation sportive au profit de son parti, le lilliputien PCdoB, une ancienne formation maoïste. Orlando Silva s’en défend, mais on laisse entendre au Palais du Planalto que ses jours à la tête du ministère sont comptés.

Juste avant que n’éclatent le dossier contre le Ministre des Sports, deux autres affaires ont fait les délices de la presse brésilienne : la multiplication exponentielle des pêcheurs et l’incroyable impunité dont jouit, accusation après accusation, Paulo Maluf, recherché par Interpol mais toujours député au Congrès.

Même si depuis quelques semaines, la Présidente Dilma Rousseff veut mettre la pédale douce à sa campagne de moralisation dans son administration, – « l’objectif du gouvernement n’est pas le nettoyage », affirme-t-elle -, elle est chaque jour rattrapée par les faits.

Il pleut des pêcheurs

La loi 8’287 n’est pas tout à fait récente, puisqu’elle a été promulguée par le Président Fernando Collor en 1991. On en avait alors peu entendu parlé. Aujourd’hui, elle est au centre de toutes les polémiques. La loi 8’287 instaure une allocation chômage temporaire pour les pêcheurs artisanaux durant les mois où la pêche est interdite à cause de la fraye des poissons.

La quantité de poissons pris dans les filets diminuant et la valeur de cette « bourse-pêche » augmentant d’année en année, – elle équivaut aujourd’hui au salaire minimum soit 545 R$ par mois (282 CHF / 224 €) -, le nombre de pêcheurs professionnels qui en bénéficient explose sur le littoral brésilien. Ou plus exactement le nombre de ceux qui se déclarent pêcheurs auprès du Ministère du Travail, chargé du payement de cette bourse. Ils étaient 113’783 inscrits en 2003, 553’172 en 2011, 5 fois plus !

Un beau succès pour une activité professionnelle en croissance exponentielle ! Pas du tout. Le nombre de pêcheurs sur mer est en chute libre et la majorité de ceux qui touchent ce subside n’ont jamais mis les pieds sur un bateau. De la corruption à petite échelle, mais cumulé, ce demi-million de bourse-pêche ponctionne tout de même un budget de 1,3 milliards de R$ (674 millions de CHF / 535 millions d’€), soit plus du double de la dotation du Ministère de l’Aquaculture et de la Pêche (553 millions de R$). Ou encore trois fois plus que ce que rapporte au Brésil toutes les exportations de poissons et de crustacés !

Laxisme et complaisance

A l’origine de ces détournements, d’abord un manque de surveillance, il suffit d’avoir un certificat de travail pour bénéficier de ce subside. Beaucoup en profitent donc, qui ne sont pas toujours démunis de moyens. On trouve en effet de tout parmi les récipiendaires, y compris des politiciens qui se servent de petites mains pour s’approprier ces fonds du Ministère du Travail afin de financer leurs campagnes électorales.

Au port de Tubarao, dans l’Etat de Santa Catarina, le procureur Celso Três affirme avoir ouvert des enquêtes contre 300 fraudeurs potentiels, « mais c’est aussi efficace que de vouloir assécher l’océan » commente-t-il désabusé. Même si l’affaire est maintenant connue, les autorités ne semblent pas pressées de remédier à la fraude. Dans le projet de budget 2012, le poste de la bourse-pêche est toujours inscrit pour un montant de 1,6 milliard de R$, destiné à  639’000 bénéficiaires, soit 85’828 boursiers de plus qu’en 2011 !

L’incroyable impunité de Paulo Maluf

Les milliards de la bourse-pêche sont peu de choses en comparaison des détournements de fonds pratiqués par Paulo Maluf, qui restent impunis. Ce politicien de 80 ans à la carrière pratiquement ininterrompue est poursuivi pour malversation au Brésil, en France, aux Etats-Unis et même en Suisse, mais il continue tranquillement à siéger au Congrès.

Reprenons. Pendant la dictature, Paulo Maluf est incontournable à Brasilia, grand ami de la junte militaire. Il accumule les charges officielles dont le poste de Gouverneur de l’Etat de São Paulo de 1979 à 1982 et sera le candidat désigné de l’armée lors de la première élection présidentielle (indirecte), après l’ouverture politique, en 1985. Il est battu par Tancredo Neves, le candidat de l’opposition. Elu ensuite député fédéral, il accède à la charge de préfet de São Paulo en 1993, poste qu’il avait déjà occupé durant la dictature, entre 1969 et 1971.

C’est là que Paulo Maluf va se remplir les poches, détournant plusieurs dizaines de millions de US$ d’argent public sur des comptes off shore appartenant à des membres de sa famille, aux Bahamas, à Jersey, en Suisse… De l’argent provenant essentiellement de la surfacturation de travaux publics, ce qui a ancré dans la phraséologie brésilienne le terme de « malufisme » comme le synonyme de la malversation.

Des procès toujours ajournés

Paulo Maluf, collectionne dès lors les procès. Deux actions pénales au Tribunal Suprême, des dizaines de plaintes auprès des tribunaux civils, une inculpation à New York qui l’a fait inscrire sur la liste rouge d’Interpol, – Paulo Maluf est ainsi poursuivi d’office dans 185 pays et ne peut quitter le territoire brésilien -, un blocage de ses fonds par la justice suisse…

Il vient à nouveau d’être inculpé par le Tribunal Suprême pour une nouvelle affaire, toujours à propos de surfacturation de travaux durant son mandat de préfet de São Paulo entre 1993 et 1996. Mais cette fois, vu son âge avancé, les charges retenues par le procureur ont été allégées : il est « seulement » inculpé de détournement de fonds publics, mais plus de blanchiment d’argent, accusation qui pèse par contre sur les 11 autres inculpés, dont 4 de ses enfants et un cambiste suisse installé au Brésil. Selon ses avocats, Paulo Maluf va échapper à la condamnation dans cette affaire, comme les autres fois !

Plus d’un milliard de R$ empoché

L’un dans l’autre, les sommes détournées dans ces différentes affaires, et envoyées sur des comptes privés off shore de la famille Maluf hors du Brésil, approcheraient le milliard de R$ (520 millions de CHF / 420 millions d’€). Or Paulo Maluf n’a fait en tout et pour tout « que » 41 jours de prison préventive avant d’être relaxé. Et selon l’institut de sondage Datafolha, il a été considéré au terme de son mandat de préfet en 1996 comme le meilleur édile de São Paulo de tous les temps ! Parce qu’il a beaucoup construit…

Aujourd’hui, Interpol et la justice américaine n’ont pas relâché la pression, mais l’Etat brésilien ne peut extrader un de ses concitoyens et tant qu’il ne quitte pas le territoire national, Paulo Maluf est à l’abri des poursuites étrangères. Idem pour ce qui concerne le dossier suisse : 13 millions de US$ déposés sur un compte à numéro en 2001 ont été bloqués par les autorités helvétiques qui ne peuvent pas les rendre au Brésil tant que Paulo Maluf n’a pas été condamné par un tribunal. Le chat qui se mord la queue…

Ces millions gelés risquent de dormir encore longtemps dans les coffres helvétiques car Paulo Maluf ne semble rien craindre de la justice brésilienne. En 2010, il s’est fait réélire pour la seconde fois consécutive député de São Paulo au Congrès Fédéral et il annonce déjà sa candidature au poste de Gouverneur de l’Etat de São Paulo pour 2012. S’il fallait écrire une anthologie de l’impunité, Paulo Maluf y figurerait en bonne place.

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