« Les entreprises qui ne s’adaptent pas à une économie de faible consommation de CO2 ne seront plus en vie dans 10 ans ». L’avertissement ne vient ni des ONG environnementales, ni des militants écologistes. Il est lancé par Marina Grossi, patronne du Conseil Patronal Brésilien pour le Développement Durable (Cebds), regroupant 53 des plus grandes entreprises du pays, qui contribuent pour 40% à la formation du PIB. Hélas, bien peu d’entre elles ont déjà pris au sérieux l’avertissement de Marina Grossi. Peut-être parce que l’économie brésilienne vit un paradoxe : sa matrice énergétique est une des plus propres du monde, son agro-industrie une des plus polluante…

Au printemps dernier, dans le cadre des travaux préparatoire de la Conférence environnementale Rio +20 de 2012, le Secrétaire Général des Nations Unies Ban Ki-Moon a plongé les observateurs dans la perplexité en affirmant que le Brésil avait une des matrices énergétiques les plus propres du monde ! Une affirmation bien loin de ce traduire dans les faits pour ceux qui vivent dans les grandes métropoles du Sud-Est du pays…

Une matrice énergétique propre, mais…

Et pourtant, Ban Ki-Moon a raison ! 95% de l’énergie produite au Brésil est d’origine hydraulique, donc renouvelable, et plus de la moitié des voitures du pays roulent à l’éthanol qui génère zéro émission de CO2 : le gaz carbonique produit par les moteurs, qui s’échappe dans l’atmosphère est compensés par la repousse de la canne à sucre. Contrairement à la filière nord-américaine de l’éthanol, dont la distillation à partir du maïs se fait en brûlant du pétrole, la production du biocarburant brésilien à base de canne à sucre utilise les déchets de la plante pour alimenter le processus de distillation. C’est donc en théorie une énergie « propre ».

Ça, c’est le côté pile. Le côté face, c’est une agro-industrie qui gaspille sans limites les ressources et pollue à qui mieux mieux les grandes plaines du Centre-Ouest du pays. Premier facteur, le déboisement, accompagné d’une production dramatique de gaz à effet de serre à cause des brûlis et des nombreux fours à charbon de bois qui émaillent l’Amazonie. L’industrie automobile, qui insiste lourdement sur la valeur environnementale de la filière éthanol ne se prive pas de recourir à l’acier produit par ces fours à charbon incontrôlés (voir Vision Brésil n°26, août 2011).

L’élevage repoussé dans la forêt

A l’origine de ce déboisement, l’élevage, qui pénètre chaque fois plus loin dans la forêt, repoussé des grandes régions céréalières du Centre Ouest par les champs de soja et les plantations de canne à sucre. « L’élevage est encore le principal responsable du déboisement dans la région amazonienne », note une étude que vient de réaliser l’Institut National de Recherches Spatiale pour le compte de  l’EMBRAPA, l’Entreprise Publique Brésilienne de Recherches Agricoles. « 62% des 720’000 km2 déboisés jusqu’en 2007 en Amazonie légale sont devenus des pâturages et chaque année, 700’000 nouveaux hectares sont défrichés pour y mettre du bétail. ».

Du « bœuf vert », qui fait les délices des bonnes tables européennes et nord-américaines, au même titre que la viande argentine, parce que les bêtes courent librement. Densité moyenne de l’élevage brésilien, premier exportateur mondial de viande de bœuf, 0,5 à 1tête à l’hectare, contre 6 pour l’élevage semi intensif en Europe ! Et si les troupeaux migrent vers la forêt amazonienne, c’est parce que plus au sud, le soja est roi.

Soja, OGM et pesticides

Le Brésil est le second producteur mondial de soja, essentiellement utilisé pour fabriquer du tourteau servant à alimenter les animaux des pays du Nord. Jusqu’en 2003, le Brésil ne produisait pas de soja génétiquement modifié. Aujourd’hui, 80% du soja planté est OGM. Et le recours à ces variétés modifiées censées diminuer les besoins en pesticides n’a pas eu l’effet escompté, au contraire. Le Brésil est devenu le pays qui utilise le plus de substances agro-chimiques dans le monde : sa consommation a augmenté de 31% entre 2004 et 2008 et les quantités vendues ont explosé : + 44%. Les chiffres sont de l’IBGE, l’Institut Brésilien de Géographie et de Statistiques, qui conclut : « cela revient à dire qu’il s’est vendu au Brésil des agro-chimiques à un rythme 10 fois supérieur à celui de l’accroissement des surfaces mises en culture. »

Ce n’est cependant pas seulement à ces préoccupations-là que se réfère la Présidente du Cebds Marina Grossi, lorsqu’elle alerte les entreprises qui ne veulent pas prendre le virage environnemental. Son champ d’action privilégié, c’est l’industrie, particulièrement concentrée dans la région de São Paulo et son poids de 40% dans la formation du PIB du pays. Le Conseil Patronal Brésilien pour le Développement Durable vient de mettre au point une chartre traçant les objectifs « pour un changement total vers une économie verte pour le Brésil d’ici 2050 ».

Vision 2050

« Vision 2050 », comme s’intitule cette charte, propose 37 mesures de mutation radicale afin que 100% des produits fabriqués par les entreprises adhérentes soient « verts» dans leur processus de fabrication, économes en émissions de carbone dans leur utilisation et non polluants dans leur élimination. Marina Grossi cite en exemple L’entreprise Philips du Brésil qui s’est donnée comme objectif de réaliser 50% de son chiffre d’affaire avec des produits verts d’ici 2015 .

Ce catalogue de 37 objectifs a été élaboré après consultation de 29 entreprises membres du Cebds. « Une des mesures proposées, par exemple, explique encore Marina Grossi, c’est la désactivation de toutes les décharges non contrôlées d’ici 2020. Un défi qui concerne autant le monde économique que les pouvoirs publics ». « Vision 2050 » sera débattu publiquement au Pier Maua à Rio de Janeiro, les 27, 28 et 29 septembre 2011, afin d’être présenté comme un document de référence à la Conférence Rio + 20 de 2012.

Une charte environnementale ?

De son côté, la CNI (Confédération Nationale de l’Industrie) a mis au point, en collaboration avec la puissante Fédération des Industries de l’Etat de São Paulo (FIESP) un « Agenda structurant des engagements du secteur productif pour une économie verte. » A partir de la consultation des entreprises membres de la FIESP, 44 programmes ont été définis qui devraient être mis en place de façon volontaire dans les 12 mois à venir par les membres de la CNI. Cela va de l’amélioration de la communication d’entreprise à la stimulation des bonnes pratiques environnementales, et au développement de la responsabilité socio-environnementale des entreprises. Il s’agit de « rechercher une efficacité économique basée sur des indicateurs environnementaux dans l’industrie ».

Des principes qui restent encore théoriques, mais qui devraient déboucher sur l’établissement par les autorités d’une certification environnementale, afin de valoriser les entreprises qui font des efforts dans ce sens au Brésil. Le CONAR, le Conseil National de réglementation de la Publicité a entendu le message. Elle exige des publicitaires, dès le 1er août dernier qu’ils apportent la preuve lorsqu’ils vantent le côté vert d’un  produit. « On ne va plus tolérer que quelqu’un utilise des arguments publicitaires écologiques mensongers, explique Gilberto Leifert, Président du CONAR. La justification environnementale doit être prouvé à tous les niveaux de la chaîne, de la fabrication à l’élimination du produit. »

Des petits pas dans une mer de contradictions… Mais le Brésil, qui est devenu en 10 ans une nouvelle puissance économique émergeant, avec ses 4 à 6% de croissance annuelle, ne peut plus échapper à cette préoccupation. Surtout pour ce qui concerne ses exportations : ses clients du reste du monde commencent à lui demander des bilans verts avec une certaine insistance.

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