La rencontre s’est tenue du 26 au 28 août à Lima. Des représentants des cultivateurs de feuille de coca du Pérou, de Bolivie et de Colombie se sont réunis en congrès pour fonder le premier parti politique « cocalero » d’Amérique latine. Objectif, revendiquer la légalisation générale de la culture et la reconnaissance de la feuille de coca comme « patrimoine mondial de l’humanité ». Derrière ces généreux objectifs sociaux et culturels, une réalité autrement sonnante et trébuchante : 84% de la coca cultivée dans les Andes est transformée en cocaïne, vendue ensuite 50 US$ le gramme aux Etats Unis et en Europe. Le Brésil et ses 8’000km de frontières communes avec le Pérou, la Bolivie et la Colombie, s’inquiète des conséquences de cette initiative. 

La fondation de ce parti « de la narcopolitique institutionnelle », comme le désigne un commentateur péruvien intervient après l’élection le 7 juin dernier, du nouveau Président péruvien, le nationaliste et populiste Olanta Humala. Ce n’est pas tout à fait par hasard.

Des promesses électorales pour les cultivateurs de coca

Cet ex-militaire a fait toute sa campagne, un rameau de feuilles de coca à la main, promettant d’en finir avec l’arrachage des plantations. Dans les zones de culture, au pied des Andes et sur les hauts plateaux amazoniens, il a recueilli 89% des voix.  8 députés élus au nouveau parlement péruvien sont notoirement connus pour leurs liens avec le trafic de cocaïne et le blanchiment d’argent. « La création aujourd’hui d’un parti politique des cocaleros est totalement légale, la loi le permet », déclare cependant le Président Humala.

L’élection d’Humala n’a fait qu’accélérer un processus qui a débuté en 2006, lorsqu’Evo Morales accède à la Présidence de la Bolivie. Evo Morales ancien leader syndical des paysans indiens cocaleros boliviens, promeut en mars 2007, avec son compère vénézuélien Hugo Chavez, une rencontre entre les organisations de cultivateurs de coca et le Groupe latino-américain de l’Union interparlementaire, à Caracas. Objectif, réclamer la légalisation de la coca au niveau mondial, une proposition que les députés présents appuient à l’unanimité.

En 2009, Rafael Corrêa est réélu président de l’Equateur, lui aussi est un défenseur de la « culture indienne » de la feuille de coca. Dans la nouvelle géographie des routes de la drogue, décrite par la DEA américaine, l’Equateur est devenu « un centre mondial du commerce de la drogue, notamment pour ce qui concerne le recyclage de l’argent. »

Le Brésil sur la route de la drogue

Le Brésil s’inquiète de cet encerclement. Dans le cadre de la préparation de la Coupe du Monde 2014 et des Jeux Olympique de 2016, les autorités négocient avec le Pérou et la Bolivie des « accords de vigilance », avec le discret soutien des Etats-Unis. Humala et Morales auraient promis de répondre positivement.

C’est que le Brésil et les 8’000 km de frontières qu’il partage avec la Bolivie, le Pérou et la Colombie se trouve en mauvaise posture. Selon l’UNDOCS, le Bureau des Nations Unies sur la Drogue et le Crime, le pays serait devenu la 3ème route d’approvisionnement la plus importante du marché européen de la cocaïne, sans jamais cultiver la moindre feuille de coca sur son territoire. En 2009, 1,5 tonnes de drogue ayant transité par le Brésil ont été saisies par les douanes européennes, contre 339 kg en 2005.

Pulvérisation du trafic

Une situation qui s’explique par la modification des zones de production et la pulvérisation du trafic. Il y a 10 ans, la Colombie était le principal producteur. Elle a vu sa surface plantée réduite de 50%, suite aux efforts de guerre du gouvernement et de la DEA américaine, des efforts qui coûtent 489 millions de US$ par an, selon le Sénat américain.

Les cartels colombiens se sont donc reconvertis en grossistes, faisant produire la « pasta » en Bolivie et au Pérou. Ce dernier pays est en passe de devenir le premier producteur mondial de feuilles, avec 128’000 tonnes par an. « En 10 ans, la productivité a passé de une tonne à 3,23 tonnes à l’hectare grâce à la modernisation des techniques de culture », explique le sociologue Jaime Antezara Rivera, de l’Institut d’Etudes Internationales de Lima.

Les planteurs touchent 350 US$ pour 200 kg de feuilles séchées, qui rapportent un bénéfice 1’400 fois supérieur au bout de la chaîne de commercialisation de la cocaïne. Fondé avec la complaisance des autorités, le nouveau parti andin des cocaleros est donc assis sur une mine d’or.

Les nouvelles routes du trafic

Les routes du trafic aussi se sont modifiées. Avec la répression qui sévit au Mexique et en Amérique Centrale, l’Argentine, le Chili et surtout le Brésil sont devenus des pays de transit privilégiés. A quoi s’ajoute, dans le cas du Brésil, une consommation interne qui en fait la principale destination de la drogue en Amérique du Sud. 3% de la cocaïne mondiale et de ses dérivés y serait consommée, soit 1/3 de toute la drogue vendue en Amérique du Sud. L’ONU estime qu’il y a 900’000 usagers de la cocaïne ou de ses dérivés au Brésil.

Les efforts des autorités nationales pour garder le contrôle de la situation et ceux de l’ONU pour faire respecter au niveau mondial la prohibition de l’usage de la feuille de coca décrétée il y a 50 ans ressemblent au jeu du chat et de la souris : le marché ne cesse de croître, ses bénéfices aussi.

Légaliser la consommation ?

Cette réalité a amené plusieurs anciens chefs d’Etat, les ex-présidents Fernando Henrique Cardoso (Brésil), Bill Clinton (Etats-Unis), Ernesto Zedillo (Mexique) et Cesar Gaviria (Colombie), à proposer au sein de la Commission Globale sur les Drogues de l’ONU, une décriminalisation de la consommation, pour « renforcer la lutte contre les circuits illégaux de vente et de distribution. »

Une croisade à laquelle se sont joints l’ancien Secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, Javier Solana, ancien Secrétaire Général de l’OTAN, le milliardaire Richard Branson, le prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa et l’ancienne Présidente de la Confédération suisse Ruth Dreifuss. (Voir Vision Brésil n°25, juin 2011).

La fondation d’un parti politique cocalero au Pérou n’est pas liée à cette initiaitive, Au contraire. Elle apparaît plutôt comme une contre-offensive déguisée des barons du trafic pour marquer leurs positions et installer leur pouvoir au sein des gouvernements andins en place. Qui tout en défendant la sacralisation de la feuille de coca restent très silencieux sur les ravages du trafic de cocaïne.

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