Sur le front de la lutte contre la violence, les données sont aujourd’hui contradictoires. Les agressions et les assassinats ont drastiquement baissés à Rio de Janeiro, mais le trafic d’armes y est toujours prospère. Et sur le plan national, le programme fédéral de lutte contre la violence a vu son budget réduit alors que des milliers d’adolescents qui tentent de sortir de l’univers du trafic sont sous protection. 

Jamais les chiffres de la violence n’ont été aussi bas à Rio de Janeiro : le mois de mars 2011 a enregistré le plus faible taux d’homicide des 20 dernières années. Le résultat évident de la politique de pacification des favelas mise en place par le gouvernement depuis maintenant 2 ans et dont les premiers effets se font sentir… dans les hôpitaux publics.

Désarmement et pacification

Les services d’urgence avaient coutume de recevoir un nombre important de blessés par balle et les médecins de garde s’y étaient progressivement formé à la « médecine de guerre » pour y faire face. Aujourd’hui ils sont submergés par une multitude d’autres types de demandes par des patients affluant des favelas, mais plus trace ou presque de blessés par balle : une baisse de 46% entre 2009 et 2010. L’hôpital Souza Aguiar, qui abrite le principal service d’urgence de la ville a soigné 66 blessés par arme à feu durant le premier trimestre 2011 contre 135 pendant la même période deux ans auparavant.

Le phénomène n’est pas dû à la seule politique de pacification des favelas, nuance Josué Kardec, directeur du Service. « Il a commencé en 2003, avec la campagne officielle de désarmement qui a retiré de la circulation beaucoup d’armes à feu de petit calibre, responsables de la plupart des blessures par balle, mais la chute est devenue spectaculaire après l’instauration des Unités de Police de Pacification en 2010 ».

« Une politique qui est une vraie révolution estime la sociologue Silvia Ramos, directrice du Centre d’Etude sur la Sécurité et la Citoyenneté de l’Université Candido Mendes. Depuis que les services publics et les activités citoyennes ont pu à nouveau s’implanter dans les favelas occupées par les UPP, les Unités de Police de Pacification, le calme y est revenu et la vie quotidienne des habitants a radicalement changé. »

Même la crainte de voir la petite criminalité envahir la ville après le démantèlement des réduits des trafiquants ne s’est pas concrétisée. « Ceux qui pratiquent le vol et l’agression ont perdu leur base arrière. Ils ne peuvent plus aller se réfugier dans les favelas après leurs forfaits, car les entrées et sorties sont strictement contrôlées par la police », explique encore Silvia Ramos. »

Arsenal d’armes lourdes…

Ce que ne dit pas Josué Kardec, le responsable des urgentistes de l’hôpital Souza Aguiar, c’est qu’entre 2003 et 2010, la réduction du nombre de blessés par balle soignés s’est accompagnée d’une augmentation du nombre de morts par armes à feu, décédés avant leur arrivée à l’hôpital ! En cause, l’arrivée sur le marché du crime d’armes « lourdes », dont se sont progressivement équipés les trafiquants de drogue. Un phénomène qui a atteint son apogée le 17 octobre 2009, lorsqu’un hélicoptère de la police est abattu par un missile tiré depuis la favela du Morro dos Macacos au centre de Rio de Janeiro. Cet événement est d’ailleurs à l’origine de la mise en place de la politique de pacification actuelle.

Les trafiquants, s’ils se sont faits plus discrets, opèrent toujours…  et s’équipent. Les médias viennent de révéler que le Ministère Public enquêtait sur un schéma de corruption au sein de la Police Fédérale de Rio de Janeiro où des policiers chargés de la surveillance de l’aéroport international et du port fermeraient les yeux contre rémunération au passage d’armes de contrebande ou de cocaïne en provenance notamment du Paraguay.

A l’appui de ces soupçons, des chiffres : 122 trafiquants arrêtés en 2008 à l’aéroport Tom Jobim, 39 seulement l’an passé. 179 kilos de cocaïne saisis en 2010, moitié moins qu’en 2009. Alors que la présence d’armes lourdes et les quantités de cocaïne vendues sur le marché ne semblent pas avoir significativement diminué. L’enquête est délicate car elle a aussi mis à jour de nombreuses rivalités au sein de la Police Fédérale, ce qui complique les choses. Et puis l’importance de la contrebande d’armes au Brésil est aussi mise en question : les prises effectuées à Rio de Janeiro en 2008 et 2009 montrent que 96% des armes saisies seraient de provenance nationale. Le poids de la contrebande serait donc infime.

Réduction des budgets consacrés à la sécurité

Même si l’Etat de Rio concentre 73% des armes appréhendées par la police au Brésil, la ville n’a pas le monopole de la violence. Ailleurs dans le pays, les politiques de lutte contre le crime organisé sont moins avancées. Elles viennent même de subir un sérieux coup d’arrêt avec la réduction drastique du budget du PRONASCI, le Programme National de Sécurité Public et de Citoyenneté, principal outil financier à disposition des Etats et des municipalités pour lutter contre la délinquance. En 2011, PRONASCI a perdu la moitié de sa dotation budgétaire prévue, au titre de la politique d’économie mise en place par la Présidente Dilma Rousseff.

Plusieurs actions du PRONASCI sont ainsi bloquées, faute d’argent. Parmi elles, la mise en place d’une nouvelle unité de lutte contre la drogue dans l’Etat de Espirito Santo, qui connaît le plus fort taux d’homicide au Brésil, ou le « Module Olympique » à Rio de Janeiro, qui prévoyait d’octroyer une formation professionnelle de base dans le domaine du tourisme à 45’000 jeunes des favelas pour les préparer à l’accueil des visiteurs des J.O de 2016.

Programme de protection des mineurs menacé

Autre conséquence indirecte de ces coupes financières, le ralentissement du programme de protection des mineurs menacés par le trafic. Ils seraient 2’500 dans tout le pays, âgés de 13 à 17 ans, des adolescents qui ont trempé dans le commerce de la drogue et ont voulu en sortir. Ils sont menacés de mort par les gangs de criminels, eux et leurs familles, pour avoir « trahi ». Selon les Etats, ils sont cachés par les services sociaux officiels ou des ONG’s, pour une durée impossible à définir.

Les statistiques sont cruelles : si cette politique de protection n’est pas poursuivie, 33’000 enfants qui ont 12 ans aujourd’hui risquent d’être happé par le narco-trafic et de mourir avant l’âge de 18 ans, indique l’IHA, l’Indice d’Homicide à l’Adolescence du gouvernement.

Il y a quelques semaines, le Secrétaire à la Sécurité de l’Etat de Rio de Janeiro, José Mariano Beltrame déclarait que la mise en place des Unités de Police de Pacification n’était pas synonyme de politique de sécurité et qu’il fallait que les autres institutions  publiques comme la santé, l’éducation et les services sociaux suivent. Un cri d’alerte qu’il faut écouter. La lutte contre la violence et la criminalité au Brésil est une opération de longue haleine qui, une fois lancée, ne peut pas être abandonnée en cours de route.

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