Au départ, un cas de corruption au Ministère des Transports, dénoncé par la presse. On est au début juillet. Il est suivi par un tremblement de terre, la démission de 16 hauts fonctionnaires puis du ministre lui-même et enfin de la mise en accusation directe d’un des partis de la coalition gouvernementale, le PR. Dilma Rousseff a décidé de faire le ménage, elle annonce qu’elle ne tolérera plus aucun cas de malversation dans son gouvernement. 5 de ses ministres sont enjoints de déposer devant le parlement suite à des soupçons d’irrégularités dans leurs services. Depuis, 2 autres ministres ont dû démissionner. Quelque chose est en train de changer dans le monde politique à Brasilia…

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est le DNIT, le Département National de l’Infrastructures des Transports, dirigé par le presqu’inamovible Luis Antonio Pagot, fonctionnaire tout puissant, nommé par Lula en 2003. Il est accusé, en connivence avec son ministre de tutelle Alfredo Nascimento, d’avoir fait du Ministère des Transports un fief pour les politiciens du PR le Parti Républicain, membre de la coalition gouvernementale, en multipliant les nominations de complaisance.

Le trésor du PAC

Le Ministère des Transports reçoit 48% des fonds destinés au PAC, le Programme d’Accélération de la Croissance, dont il est le principal bénéficiaire. Une manne tentante… Plusieurs réalisations du PAC liées au Ministère des Transports sont sous investigation du TCU, le Tribunal des Comptes de l’Union, pour irrégularité. Parmi elles, les travaux de la ligne de chemin de fer Nord-Sud dans l’Etat du Tocantins, suite à des dépenses inexpliquées totalisant 100 millions de R$ (50 millions de CHF / 49 millions d’€)

Pendant 3 semaines, Luis Antonio Pagot résiste à la pression, mobilisant le ban et l’arrière ban des hauts dirigeants du Parti des Travailleurs au pouvoir et du PR, mais il doit finalement s’incliner devant la fermeté de la Présidente. Il s’en va, en même temps que son ministre Alfredo Nascimento et 16 des ses proches collaborateurs.

Dilma Rousseff invite alors 5 journalistes de la presse nationale à un entretien de 80 minutes, durant lequel elle promet désormais la tolérance zéro pour tous les cas de trafic d’influence ou de corruption dans son gouvernement. Elle annonce aussi que les nominations de hauts fonctionnaires, au Ministère des Transports comme ailleurs devront maintenant être directement approuvées par elle-même.

5 ministres convoqués

Enfin, elle promet que ses ministres répondront dorénavant immédiatement aux convocations des parlementaires lorsqu’ils auront à s’expliquer sur des cas litigieux. Un changement complet de stratégie par rapport aux pratiques de l’ex-Président Lula, mais aussi à celles des 6 premiers mois du règne de Dilma Rousseff. On se souvient de la « protection » qu’elle avait accordé à son ex-chef de la « Casa Civil » Antonio Palocci, avant sa démission, afin qu’il n’aie pas à s’expliquer devant les députés sur son enrichissement personnel.

Au lendemain de cet interview coup de poing, 5 ministres sont convoqués devant les Chambres pour rendre compte de différentes affaires les concernant : le nouveau Ministre des Transports Paulo Sergio Passos, afin de faire le point sur le « nettoyage » en cours au DNIT, le Ministre des Communications Paulo Bernardo, qui aurait favorisé l’octroi de fonds à son Etat, le Paraná lorsqu’il était Ministre de la Planification dans le précédent gouvernement, le Ministre de la Ville Mario Negromonte, soupçonné d’avoir versé des dessous de table électoraux et les ministres de l’Environnement Isabel Teixeira et du Développement Agraire Afonso Florence, à propos d’occupation illégale de terres dans des réserves naturelles par les services de la réforme agraire.

« Voler l’Etat, c’est désormais interdit »

« Voler l’Etat, c’est désormais interdit » titre le journal O Estado de São Paulo  qui relève le contraste entre « la cohabitation pacifique avec les malversations dans l’usage des fonds publics, au nom de la gouvernabilité » qui caractériserait les 8 années du mandat de Lula et la fermeté de Dilma Rousseff qui promet que « tous les corrompus seront expulsés, quelque soit leur appartenance politique ». Le quotidien souligne la « tranquillité et la franchise de la Présidente » qui a réitéré plusieurs fois sa volonté d’en finir avec « tout ce qui entrave la bonne marche de la machine d’Etat », sans se soumettre aux pressions politiques de ses alliés. « Après tout, les gens m’ont élu pour cela ».

« Dilma Rousseff a parlé de tout, sans montrer la moindre impatience, même sur les questions les plus épineuses, relève O Estado de São Paulo : si cela ne dépendait que d’elle, la mauvaise habitude d’épargner les auteurs d’actes de corruption et de mettre sur le dos de la presse la responsabilité des scandales, seraient des pratiques du passé. »

Les jours de la corruption dans la vie publique brésilienne sont-ils comptés ? Pas encore, car derrière les grands scandales médiatisés se cachent une multitude de « petites affaires » de malversation qui rapportent gros et dont on entend pas parler. Selon le directeur du Département du Patrimoine de l’AGU, l’Avocat Général de l’Union, 70% des détournements de fonds publics ont lieu dans la Santé et l’Education, où l’argent de l’Etat est distribué à une multitude d’organismes locaux. « Quand on pulvérise ainsi les contributions, le contrôle est difficile. 60% des personnes que nous inculpons pour corruption de fonds publics sont des préfets ou des ex-préfets » précise André Luiz de Almeida Mendonça.

Expérimenter de nouvelles formes de protestations

Fernando Gabeira, une des figures de proue des Verts confirme que les choses vont encore prendre du temps et de l’énergie. « Beaucoup de gens pensent que la corruption a atteint un niveau intolérable. Pourtant, elle existe depuis longtemps, les gouvernements Kubitschek et Goulart était déjà accusés de manipuler l’argent public. La dictature militaire aussi. Une partie de la gauche actuelle, au Parti des Travailleurs notamment, s’en accommode : pour elle, c’est un effet pervers du développement avec le quel il faut bien composer, même si on le dénonce, pour ne pas compromettre la croissance. »

Mais voilà, poursuit Fernando Gabeira, le projet de développement « avec corruption » ne fonctionne plus aujourd’hui. Parce que les citoyens disposent d’instruments nouveaux et puissants pour lui barrer la route. La gestion de l’Etat devient plus transparente, ils sont mieux informés, ils peuvent manifester leur indignation à travers les réseaux sociaux, souvent sont plus efficaces dans la dénonciation que les manifestations de rue et les interpellations parlementaires.

Sauf que, tempère l’ancien député écologiste, « le gouvernement est dominé par un seul acteur, le monde politique sorti des urnes, qui pense encore que la fin, -leur élection-,  justifie les moyens. Cela qui donne une légitimité particulière au détournement d’argent public. » La contestation dans les urnes ne suffit pas. « Il faut découvrir de nouvelles formes d’indignation en mouvement, comme celles qui ont surgit dans les révoltes populaires arabes ou chez les « indignés espagnols » de Madrid. « Ces nouvelles manières d’agir vont encore prendre du temps à émerger et à se solidifier. Keep Walking » conclut Fernando Gabeira.

Post scriptum : actualisation du grand nettoyage :

 

J’ai écrit cet article fin juillet. Depuis,  le « nettoyage présidentiel » se poursuit et s’accélère : 2 autres ministres ont dû partir et le bras de fer entre le Parlement et la Présidente se radicalise. Sur fond de « réorganisation » de la coalition gouvernementale et de plébiscite populaire indirect pour Dilma Rousseff.

Le 4 août, Nelson Jobim, ministre aux armées a été prié de démissionner après qu’il ait mis en cause les compétences des 2 femmes responsables de la « garde rapprochée » de Dilma Rousseff, Gleisi Hoffmann (Casa Civil) et Ideli Salvatti (chargée des relations avec le Parlement) . Nelson Jobim avait été nommé par le Président Lula et reconduit par Dilma Rousseff à cause de sa popularité au sein des forces armées. Depuis, il a pris ses distances avec la nouvelle Présidente, avouant notamment qu’aux élections d’octobre 2010, il avait voté pour le candidat de l’opposition. Son remplaçant sera l’ancien ministre des Affaires Etrangères de Lula, Celso Amorim, un choix que les militaires n’apprécient pas du tout à cause des positions qu’Amorim avait prises lorsqu’il était Chancelier de l’Union, notamment son soutien affirmé au Président Ahmadinejad lors de la crise sur le nucléaire iranien.

4 ministres démissionnaires en 8 mois

Le 17 août, Wagner Rossi, Ministre de l’Agriculture chute à son tour. Il est soupçonné d’avoir utilisé, pour ses besoins personnels, les faveurs d’une entreprise d’agro-business de sa commune d’origine, à qui il aurait octroyé un contrat discrétionnaire et mirobolant pour la fabrication de vaccins contre la fièvre aphteuse.

Wagner Rossi est le 4ème ministre de l’équipe de Dilma Rousseff à prendre la porte en 8 mois, après Antonio Palocci (Casa Civil), Alfredo Nascimento (Transports) et Nelson Jobim (Armées). Un cinquième est dans la ligne de tir du Planalto, Pedro Novais, Ministre du Tourisme. Un enquête de la Police Fédérale a en effet mis à jour des détournement de fonds publics en faveur d’ONG’s de façade. 36 personnes, liées à l’affaire ont été interpelées, 5 hauts fonctionnaires ont démissionnés, dont le Secrétaire Général. Pedro Novais reste encore en place, mais son fauteuil vacille.

Trop, ce n’est peut-être pas assez !

Une valse que les parlementaires commencent à trouver un peu trop rapide. La rébellion de la classe politique s’organise. Le PR, le Parti Républicain, dont fait partie le Ministre des Transport démissionnaire Alfredo Nascimento quitte la coalition gouvernementale. De son côté, le Parti des Travailleurs de la Présidente Dilma Rousseff avoue craindre que la révélation de tous ces scandales ne donne une mauvaise image des l’impression des 8 années de Présidence de Lula, entre 2002 et 2010, qui seraient désormais perçues comme une période de généralisation de la corruption dans la fonction publique. Le PT demande à la Présidente de mettre la pédale douce…

Peine perdue. La Cheffe de l’Etat est déterminée à mener son nettoyage jusqu’au bout. Une attitude qui lui attire les faveurs de l’opinion publique. Sa cote d’acceptation grimpe. Et un groupe de députés vienne de lancer un Front Multipartis contre la Corruption et l’Impunité, pour soutenir l’action de la Présidente. Ils appellent à une mobilisation populaire afin de « faire le ménage à Brasilia ».

Enjeu crucial

Les semaines qui viennent s’annoncent cruciales : ou Dilma Rousseff remporte son pari, auquel cas, le sens du devoir civique devait progressivement s’imposer dans l’appareil d’Etat et la vie politique brésilienne va changer. Dilma Rousseff est dès lors pratiquement assurée d’obtenir un deuxième mandat présidentiel en 2014.

Ou bien les forces politiques traditionnelles réussissent à contraindre la Présidente à négocier une trêve et inverser ainsi le rapport de force. Si cela devait être, les jours de la Dilma Rousseff sont comptés. On parle déjà ouvertement, dans certains milieux, d’un retour aux affaires de Lula aux prochaines présidentielles, un Lula plus enclin aux « compromis » que sa dauphine actuellement en fonction au Planalto.

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