Deux, puis un, puis encore deux, et encore un… En 16 jours, du 24 mai au 9 juin, 6 personnes ont été assassinées en Amazonie. Par des pistoleros au service de ceux qui pratiquent le déboisement illégal ou à cause de conflits de terre. Six morts qui font brutalement ressurgir le fait que dans cette immense pays, les armes font encore parfois la loi, comme dans l’ouest américain du XIX° siècle. Entre 1985 et 2011, 1’855 personnes ont été abattues pour cause de litiges agraires. 165 sont aujourd’hui menacés de mort et l’Etat avoue ne pouvoir protéger que 30 d’entre eux ! 

Le 24 mai, José Claudio do Espirito Santo et son épouse Maria tombent dans une embuscade à Nova Ipixuna dans l’Etat du Para, un oasis de forêt préservée au milieu d’une mer de pâturages déboisés. José et Maria habitent un lotissement préservé de la réforme agraire et militent contre l’activité illégale des bûcherons de la région. Ils ont été exécutés d’un tir à bout portant.

Le 27 mai Adelino Ramos est abattu par un motocycliste à Vista Alegre do Abunã, à la frontière des Etats d’Amazonie et du Rondônia. Adelino présidait l’association locale des agriculteurs et avait dénoncé aux autorités les menaces d’expulsion dont ces derniers étaient victime de la part des exploitants forestiers illégaux. En 1995, Adelino avait échappé à la mort lors du massacre de Corumbiara village voisin de Vista Alegre, où 13 personnes avaient été tuées.

La faute au nouveau Code Forestier ?

Le 28 mai, le corps de Herenilton Pereira dos Santos est découvert à quelques kilomètres du lieu où ont été assassinés José Claudio et Maria do Espirito Santos 4 jours avant. Il aurait été témoin du crime. Le 2 juin, c’est au tour de Marcos Gomes da Silva de succomber sous les balles à Nova Sapucaia dans l’Etat du Para. Nova Sapucaia fait partie de la région de l’Eldorado du Carajas où 19 paysans sans terre ont été massacrés en 1996. D’après la police, Marcos Gomes da Silva aurait été victime d’un conflit de voisinage.

Le 9 juin, Obede Loyla Souza est assassiné près de chez lui à Pacajá, toujours dans le Pará. Selon la CPT, la Commission Pastorale de la Terre de l’Eglise Catholique du Brésil, il aurait eu maille à partir avec un groupe de personnes qui déboisaient sans autorisation dans la région.

Ces faits se sont déroulés alors que le Congrès approuvait, le 25 mai, contre l’avis du gouvernement, le nouveau Code Forestier qui, amnistie les auteurs de déboisement illégal effectué avant juillet 2008. Depuis janvier de cette année, le déboisement dans l’ensemble de l’Amazonie a augmenté de 26% par rapport à la même période de l’an dernier. A cause de l’imminence du vote sur le Code Forestier estiment les spécialistes.

Effet de manches…

« Nous ne permettrons pas que les assassins et leurs commanditaires restent impunis » déclare fermement Gilberto Carvalho, ministre du Secrétariat Général de la Présidence, lors d’une réunion d’urgence destinée à prendre des mesures contre cette nouvelle vague de violence. Une force nationale de sécurité est envoyée en Amazonie et les effectifs de la police locale sont renforcés.

Dans le Pará, l’Amazonie ou le Rondônia, personne ne croit à l’efficacité de ce déploiement de troupes. « Un effet de manches qui n’impressionne pas  les responsables de ces actes barbares, déclare Dirceu Luiz Fumagallia, coordinateur national de la CPT. Ils savent que ce sont des mesures temporaires et transitoires. » Point de vue repris par le Journal O Globo dans un éditorial de la rédaction : « Comme toujours, après une explosion de violence, on planifie une méga-opération policière en Amazonie. Ensuite, plus rien, retour au point zéro. Il faut casser cette routine une bonne fois ».

La CPT étale chiffres et témoignages qui révèlent l’ampleur du problème et le degré d’impunité dont jouissent les auteurs de morts violentes : 1’580 personnes ont été assassinées en Amazonie depuis 1985, seul 91 des responsables présumés ont fini devant les tribunaux. 73 exécutants et 21 mandataires ont été condamnés. Un seul est encore en prison, Vladimiro Bastos de Moura, dit Bida, l’assassin de la religieuse américaine Dorothy Stang (Voir Vision Brésil n°3, avril 209, n° 4, mai 2009 et n° 14, mai 2010).

1’850 personnes sans protection

1’580 personnes sont mortes, mais 1’850 autres ont reçu des menaces depuis l’an 2000. 165 d’entre eux sont particulièrement visés. La Commission Pastorale de la Terre demande pour eux une protection policière immédiate. Maria do Rosario, Ministre des Droits de l’Homme reconnaît les chiffres, mais s’excuse honnêtement : les autorités n’ont pas les moyens de garantir la sécurité de tous ceux qui sont « désignés pour mourir ». 30 d’entre eux seulement bénéficient actuellement d’une escorte policière. Et encore pas toujours permanente !

Dans l’Etat du Pará, Maria Joel Dias da Costa est l‘unique bénéficiaire de ce « programme de protection des témoins ». Son mari a été assassiné devant ses yeux par un pistolero il ya 7 ans. Il présidait le Syndicat des Travailleurs Ruraux de Rondon do Pará. Depuis, elle est escortée jour et nuit par 2 policiers. Cela n’a pas mis fin aux menaces : « J’ai même peur de m’asseoir dans une église pour parler avec Dieu ». Maria Joel affirme qu’elle a même été intimidée en présence des ses gardiens, lesquels ne sont d’ailleurs pas auprès d’elle tout le temps. « Parfois ils ne viennent pas parce que la police manque de personnel ».

Déficience policière

« Ici, c’est la loi des coupeurs de bois qui règne », commente Nilcilene Miguel de Lima. Il vit à Labrea, une colonie de la réforme agraire, à 880km de Manaus. Elle a déjà été agressée 3 fois et sa maison a été incendiée 2 fois parce qu’elle dénonçait des actes de déboisement collectif. Elle a dû partir et vit cachée chez des volontaires de la Pastorale de la Terre. La police n’a jamais ouvert d’enquête.

Pas plus que pour Edma Jane Muniz Tavares, qui elle non plus, n’a pas droit au programme de protection des témoins. Pourtant, elle a été plusieurs fois menacée pour s’être opposée à l’occupation illégale de terres dans la communauté de Brasileirinho, près de Manaus. Par sécurité, elle a envoyé ses enfants habiter chez des amis. « Vivre ainsi, dans l’insécurité et séparée de ma famille, c’est trop. Parfois je pense au suicide. »

Lourd héritage du passé

Les responsables de la CPT et les syndicalistes ruraux admettent avec la ministre Maria do Rosario qu’il est impossible de protéger tous ceux qui sont menacés sur un territoire aussi vaste que l’Amazonie. « Ce qu’il faut, c’est prendre le problème à la racine en non à partir de ses effets. La cause de cette violence, c’est la question de la propriété de la terre », juge Dercy Teles Cunha, Président du Syndicat des travailleurs Ruraux de Xapuri dans l’Acre, un syndicat fondé en son temps par le cueilleur d’hévéa écologiste Chico Mendes, assassiné en 1988.

L’Amazonie brésilienne traîne en effet un lourd boulet qui remonte à l’époque de la dictature militaire : l’installation des petits paysans sur les terrains que la réforme agraire leur octroie s’est effectuée sans encadrement technique ni accompagnement financier. Très souvent même, les titres de propriétés n’ont pas été enregistrés officiellement. Sans moyens, les colons sont devenus malgré eux des vecteurs du déboisement sauvage. Ils abattent illégalement les arbres pour le compte des scieries clandestines ou des sidérurgie fonctionnant au charbon végétal afin de pouvoir survivre. Le fait est attesté par l’Institut Brésilien de l’Environnement qui pointe du doigt les zones de colonisation de la réforme agraire. Elles seraient un des principaux foyers du déboisement illégal.

Changer de politique ?

« Tant que l’exploitation durable la forêt restera moins rentable que la vente des arbres abattus, il continuera à y avoir des morts en Amazonie » dénonce le  coordinateur de Greenpeace au Brésil. Le Secrétaire au Développement Durable du Ministère de l’Environnement, Roberto Vizentin est d’accord et promet la mise sur pied d’une « Bourse Verte » afin de récompenser les familles qui renoncent à abattre les arbres. Elles recevront un subside mensuel de 100 R$ ( 55CHF / 44€) et seront inscrite à la Bourse Famille dans le cadre du nouveau programme « Brésil sans misère », lancé début juin par la Présidente Dilma Rousseff.

200’000 familles extrêmement pauvres, vivant à l’intérieur d’unité de conservation de la nature ou sur des zones de colonisation destinée à la pratique de l’économie d’extraction durable seraient concernées. « En plus d’une action punitive, le gouvernement doit viabiliser des activités qui donnent des conditions de vie décentes aux personnes qui vivent dans ces régions. Je pense que cela aidera à lutter contre l’illégalité et à protéger l’environnement. » conclut Roberto Vizentin qui n’avance cependant pas de date précise pour le démarrage concret de ce programme.

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