Comment profiter de la croissance pour asseoir un développement compétitif et durable ? Comment stimuler l’innovation technologique et l’exportation de produits à haute valeur ajoutée ? Comment instaurer un environnement légal et fiscal favorisant l’investissement productif ? Un faisceau d’interrogations que le Brésil affronte, alors que l’enrichissement du PIB, très dépendant du cours mondial des comodities, se tasse et que le marché intérieur ralentit à cause d’une inflation qui montre à nouveau le bout de son nez. Les réponses à ces questions ne sont pas ni simples ni uniques. Petit panorama des indices permettant de tracer la voie d’une nouvelle politique industrielle brésilienne.

C’est bien sûr l’information du mois : le taïwanais Foxconn, principal fabriquant de composants pour ordinateur du monde va installer une unité de montage de la tablette électronique Ipad 2 d’Apple dans la région de São Paulo. Foxconn va ainsi augmenter de 30% le nombre des ses employés au Brésil qui sont aujourd’hui 4’800. Bon pour le PIB national, mais malgré les apparences, cet événement n’apporte rien au développement industriel du Brésil, car il table sur l’expansion de la consommation intérieure.

Tracer la voie de la compétitivité

« Le Brésil ne peut plus tabler sur ce seul mode de croissance. Il est entré dans le champ du radar du monde et doit chercher à explorer de nouvelles stratégies de développement », estime la Fondation Getulio Vargas, principal centre de recherches statistiques du pays. Les experts de la FGV tablent sur certains de leurs indicateurs pour tracer les grandes lignes de ces perspectives de demain : l’intérêt des cadres étrangers de haut niveau pour le marché brésilien, l’installation par des multinationales de tous les pays, de centres de recherche sur le sol brésilien et l’esprit d’entreprise dont fait preuve la population.

Prenons cette dernière donnée. En 2010, le Brésil a été le pays le plus créateur d’entreprises de tous les membres du G20 : 17% de la population adulte a en effet monté sa propre affaire ces 3 dernières années, contre 14% en Chine et 7,6% aux Etats Unis. Une bonne partie de ces créations ont été un succès, « parce que les objectifs se sont améliorés en qualité, les nouveaux entrepreneurs recherchent les bonnes affaires du marché » analyse le Sebrae, l’Agence Nationale d’Appui aux Petites et Moyennes Entreprises, dans son diagnostic annuel GEM 2010, « Global Enterpreneurship Monitor ».

« Le meilleur résultat atteint depuis 11 ans » note encore le Sebrae. Certes ces nouvelles PME sont surtout des entreprises de service, elles ne font pas encore une politique industrielle, « mais c’est un dynamisme social qui peut favoriser l’innovation » estime la Fondation Getulio Vargas.

Multinationales au Brésil : cap sur l’innovation

Plusieurs multinationales veulent maintenant développer des unités d’innovation au Brésil. A l’exemple de l’Oréal, qui va doubler l’effectif de son centre de recherche de Rio de Janeiro. « Les créations originales que nous faisons ici sont commercialisées dans le monde entier et il y en a de plus en plus » explique Pierre-Emmanuel Angelogou, directeur de la division « grand public » de L’Oréal Brésil. IBM, General Electric, Volvo Aero, Intel, Clariant, Telefonica et Veritas annoncent vouloir suivre le même chemin.

Des centres de recherches de pointe qui se concentrent sur l’axe São Paulo-Rio de Janeiro. L’ancienne capitale fédérale a d’ailleurs pris une petite longueur d’avance sur la métropole économique du pays, grâce notamment aux perspectives de l’exploitation du pétrole et du gaz des grandes profondeurs océaniques. La française Technip et l’américaine Dow, se sont installées sur le parc technologique de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro, à l’Ile du Fundão dans la baie de Rio, déjà plein à 80%, et cherchent de nouveaux espaces pour leurs laboratoires. Le gouvernement négocie avec l’armée la cession de 200’000 m2 sur l’île voisine de Bom Jesus pour étendre ce parc technologique.

Très bons salaires

Les managers internationaux, eux aussi, sont de plus en plus nombreux à frapper à la porte du Brésil à cause du niveau de rémunération proposé. C’est ainsi que l’italien Nico Riggio, jusqu’alors vice-président de Philips à New York, s’est installé à São Paulo pour monter une entreprise de fabrication de boissons aromatisées. Le suisse Dominique Maurer, lui, directeur de la filiale brésilienne de l’entreprise allemande T-System a renoncé à une promotion dans l’entreprise qui le ferait rentrer en Europe. « Le marché brésilien offre aujourd’hui beaucoup plus de perspectives et les salaires des managers sont bons comparé à l’Europe », se justifie-t-il.

Il est vrai que les rémunérations offertes aux cadres étrangers désireux de venir travailler au Brésil sont en moyenne 25% plus élevées que celles versées aux Etats Unis, en Allemagne ou en grande Bretagne calcule le bureau international de chasseurs de tête Hay Group. Résultat, 56’000 visas de travail ont été octroyés par le Brésil à des étrangers en 2010, 30% de plus qu’en 2009. « Le Brésil attire par la complexité de son marché et le gigantisme de son économie » analyse Diego Sanson, directeur des ventes pour l’Amérique latine de l’entreprise de recrutement Monster qui affirme détenir dans ses classeurs les dossiers de 314’000 personnes désirant venir travailler au Brésil !

Manque de créativité stratégique de l’Etat

Des perspectives réjouissantes, hélas freinées par un manque évident de définition stratégique de la part des autorités, assène Miriam Leitão, chroniqueuse économique au journal Globo. Elle pourfend dans son éditorial la stratégie de la BNDES, la Banque Nationale de Développement Economique et Social, qui investit dans certaines entreprises et pas d’autres, pour fabriquer un champion toutes catégorie dans chaque secteur économique.

C’est ainsi que la BNDES a prêté 7 milliards de R$ aux abattoirs JBS-Friboi pour leur permettre d’absorber leur principal concurrent aux Etats-Unis et devenir numéro un mondial de la viande. Résultat, selon Miriam Leitão, les exportations de viande ont diminué de 15% au Brésil, atteignant le plus mauvais chiffre depuis 2004, alors que le prix du kg de bœuf explose sur le marché intérieur et que JBS-Friboi est maintenant accusé de se fournir auprès d’éleveurs pratiquant le déboisement illégal en Amazonie et le travail esclave. « C’est une stratégie identique à celle appliquée par les militaires lors du miracle économique dans les années 1970, on sait où cela a mené. Visiblement, les politiques n’ont rien appris depuis, ils se trompent d’époque » conclut Miriam Leitão.

Une fiscalité à revoir de fond en comble

Un de ses collègues, le chroniqueur politique Merval Pereira, pointe lui du doigt la fiscalité brésilienne, principal frein à l’installation d’une politique industrielle d’innovation nationale. « En additionnant les impôts directs et les taxes de tous ordres qui grèvent la circulation économique des marchandises, de leur fabrication à leur vente et à leur consommation, la fiscalité atteint 40% du PIB au Brésil et pénalise autant les acteurs économiques que les simples citoyens ». Merval Pereira se fait l’écho de la création il y a quelques semaines du « Mouvement Brésil Efficace », regroupant des chefs d’entreprises, des commerçants, mais aussi des associations à but social, des ONGs et des instituts de recherche qui lance une campagne pour ramener à 30% du PIB la fiscalité brésilienne.

Second point d’achoppement de Merval Pereira, la (mauvaise) manière dont l’Etat utilise l’argent des impôts : « les dépenses de l’Union pour les inactifs et les retraités ont passé de 6,7% à 12,2% entre 1987 et 2009, alors que les investissements publics, ont chuté à moins de 2% ». Le développement des infrastructures et du parc industriel est en effet le maillon faible de l’économie brésilienne tous les spécialistes le relève. Idéalement, le taux d’investissement devrait atteindre 25% du PIB, il n’est que de 20%. 18% proviennent du secteur privé, un chiffre stable, « mais l’effort financier public, qui était de 30% dans les années 1970 s’est évaporé. Il est temps que l’Etat prenne conscience du devoir à domicile qu’il doit rédiger », conclut Merval Pereira.

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