« On peut discuter de tout, mais pas de ça ! » C’est en gros la réponse donnée par Dilma Rousseff aux femmes de l’association des victimes potentielles du barrage de Belo Monte. Elles demandaient à la nouvelle Présidente de surseoir à ce projet mastodonte, il n’en est pas question, répond Brasilia. Le 3ème plus grand barrage du monde sera bel et bien construit sur la rivière Xingu en Amazonie, malgré les oppositions. Dans le même temps, l’exécutif veut faire accélérer les travaux du Parlement sur l’adoption du nouveau Code forestier qui, en l’état, propose d’assouplir les règles de protection contre le déboisement. 2 bras de fer pour une Présidente qui s’est jusqu’ici peu profilée dans le domaine de l’environnement.

Belo Monte va démarrer. Le dernier recours juridique a été tranché, l’autorisation partielle de construction a été donnée, les travaux d’installation du chantier peuvent commencer. Belo Monte devrait fournir dès 2019 11’000Mw d’électricité à pleine charge, mais seulement 40% de cette puissance en période de basses eaux. (Voir Vision Brésil n° 11, février 2010) L’édification du barrage au fil de l’eau va coûter entre 20 et 30 milliards de R$ (11-16 milliards de CHF / 8,6-13 milliards d’€) et assèchera une partie du Rio Xingu qui traverse une réserve indigène.

L’OEA s’en mêle.

C’est là que le bât blesse. Les défenseurs des indiens et les écologistes demandent l’abandon de ce projet, élaboré à l’époque de la dictature militaire, en 1975, « un éléphant blanc qui va bouleverser l’environnement pour fournir de l’énergie à Sao Paulo, 3’000 km plus au sud. » Réponse des autorités: l’édification de Belo Monte est stratégique si le pays ne veut pas manquer d’électricité dès 2020. La polémique a dépassé les frontières nationales avec la visite spectaculaire l’an dernier, de James Cameron, le réalisateur d’Avatar, venu soutenir les revendications indigènes. Voilà maintenant qu’un autre coup est porté au projet : la Commission des Droits de l’Homme de l’Organisation des Etats Américains somme le Brésil de suspendre dans les 15 jours l’autorisation de construire « qui ne respecte pas les droits des indiens à être entendus».

Lorsque la plainte aboutit sur son bureau, la Présidente réagit violemment, reprochant à l’OEA « une ingérence inadmissible dans les affaires intérieures ». Elle fait rappeler son ambassadeur auprès de l’Organisation à Washington, afin de préparer une réponse « à la hauteur », démontrant la « perplexité du gouvernement » face à des accusations « précipitées et injustifiées ». Elle annonce ensuite qu’elle renonçait à présenter à la Commission des Droits de l’Homme de l’OEA la candidature de Paulo Vanucchi, ancien commissaire aux droits de l’homme du gouvernement Lula.

Colère de Dilma Rousseff

Dilma Rousseff a donc choisi l’affrontement avec l’OEA dont le Brésil est pourtant un pilier qui a toujours respecté ses recommandations. Si le conflit perdure, il pourrait être expulsé de l’Organisation. On en arrivera certainement pas là, déjà à Washington, on cherche un compromis, mais l’avertissement est sérieux : maintenant que le Brésil est regardé comme un exemple par le monde entier, il doit aussi faire avec les défenseurs de l’environnement et des populations. Le gouvernement ne peut pas continuer à les ignorer lorsqu’il définit ses choix.

Au moment où ce dossier agitait les appartements de la Présidente, 15’000 « ruralistes », le bras politique du lobby agro-industriel défilaient sous ses fenêtres pour réclamer une adoption rapide du nouveau « Code forestier » (Voir Vision brésil n° 15, juin 2010). Manifestation suivie le lendemain du rassemblement d’un millier d’écologistes réclamant justement l’abandon de ce code.

Porte ouverte au déboisement ?

Le projet, tel qu’il a été adopté par une commission parlementaire, « veut moderniser la politique de protection des forêts et harmoniser les lois contradictoires ayant cours actuellement ». Il va surtout permettre aux exploitants agricoles de déboiser plus, clament les écologistes. Parmi les points contestés, le fait de réduire la proportion des surfaces devant être maintenues en réserve forestière dans les exploitations agricoles, la possibilité de compenser le déboisement par un reboisement dans une autre zone et l’amnistie pour les crimes contre l’environnement commis avant juin 2008.

Le gouvernement est divisé sur la question. La Ministre de l’Environnement Isabella Teixeira s’oppose farouchement à ce nouveau code, son collègue de l’Agriculture, Walter Rossi le soutient. Une situation intenable pour Dilma Rousseff qui a décidé de tout centraliser sous sa houlette afin d’éviter  que les autorités s’expriment de façon discordante sur la question. C’est maintenant au ministre de la « Casa Civil » Antonio Palocci, qui fait office de premier ministre, de tenter d’éteindre l’incendie. Charge à lui de trouver un compromis au sein de l’exécutif pour que le Congrès puisse adopter rapidement une version satisfaisante du nouveau Code.

Temporisation éternelle…

Un compromis qui pourrait accepter l’idée d’une réduction des surfaces boisées à protéger dans les exploitations agricoles, mais renoncerait à l’amnistie pour les crimes contre l’environnement commis avant 2008. On semble être encore loin d’un accord et la Présidente a dit qu’elle attendrait que le dossier soit bouclé pour s’exprimer. « C’est une grande différence dans la manière de faire par rapport à son prédécesseur Lula qui laissait ses ministres parler sans retenue, quitte à les démentir ensuite, sans vraiment rien promettre » juge un observateur.

Le risque pour la Présidente, en multipliant ainsi les atermoiements pour ne pas parler inutilement, c’est d’apparaître comme indécise. Un reproche que lui fait déjà un commentateur critique, Ricardo Fiuza: « elle réussit là où Lula s’est trompé, elle se trompe là où Lula a réussi. Dilma étudie tellement ses dossiers, qu’elle brille surtout par ce qu’elle ne décide pas ! »

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