Le drame de Fukushima au Japon relance la polémique sur l’énergie nucléaire. Elle était de plus en plus perçue ces derniers temps comme une énergie « propre » n’émettant pas de gaz à effet de serre, elle est aujourd’hui à nouveau le « vilain » de l’histoire. Comme d’autres pays, le Brésil a provisoirement gelé son programme nucléaire, qui prévoyait la construction de 5 nouvelles centrales d’ici 2030.


70% de la matrice énergétique du pays est d’origine hydraulique, mais de l’avis des spécialistes, elle ne suffit pas à assurer la croissance. Du coup, cette remise en cause du nucléaire soulève une autre discussion : faut-il accélérer la construction des grands barrages en Amazonie?

Rentabilité minime pour un impact majeur.

Le plus grand projet hydraulique brésilien est actuellement échoué sur les bords du Rio Xingu, dans l’Etat amazonien du Para. La justice empêche le démarrage des travaux du barrage de Belo Monte, pour non respect par les constructeurs des normes sociales et environnementales. Belo Monte devrait devenir le 3ème plus grand barrage du monde, après celui des Trois Gorges en Chine et celui d’Itaipu, à la frontière entre le Brésil et le Paraguay. Il souffre de 2 défauts contradictoires et parallèles : il est critiqué pour son impact sur le déboisement de la forêt et ses effets négatifs pour les communautés indiennes riveraines qui verront leurs réserves de pêche diminuer.

Mais Belo Monte est aussi mis en question pour sa rentabilité économique : afin de préserver la région, la superficie du lac de retenue a été réduit des 1225 km2 initiaux à 516 km2. Résultat, la capacité installée sera de 11’000 mégawatts au lieu des 15’000 prévus. Il n’est désormais pas sûr que l’ouvrage couvre ses coûts. Le

secteur privé rechigne donc à investir dans ce mastodonte boiteux devisé entre 19 et 30 milliards de US$ et c’est finalement un consortium dominé par des entreprises publiques qui va assumer la dépense.

Le plus mauvais compromis possible.

Pour plusieurs spécialistes, Belo Monte est l’exemple même du mauvais compromis dans lequel patauge la politique énergétique du Brésil. En réduisant son bassin d’accumulation de plus de moitié, le barrage de Belo Monte se prive de réserve d’eau durant les 6 mois de la saison sèche. Il ne fonctionnera alors qu’à 40% de sa puissance contre une moyenne de 53% pour les autres barrages amazoniens. Il faudra compenser cette baisse de production sur le réseau par le recours à des centrales thermiques. Un paradoxe absolu, note José Goldemberg, un des plus grands spécialistes de la politique énergétique du Brésil, puisque les centrales thermiques émettent justement le gaz a effet de serre qui contribue à détruire la forêt amazonienne qu’on a cherché à préserver en diminuant le volume du bassin d’accumulation ! « Il est temps de repenser notre rapport aux grands réservoirs » conclut-il.

La contradiction pointée du doigt par José Goldemberg est la conséquence d’une politique adoptée à la fin des années 1980, qui privilégie les barrages « au fil de l’eau » en Amazonie, au détriment des barrages d’accumulation construits dans les années 1970, afin de réduire le déboisement. 47 de ces grands barrages au fil de l’eau sont en projet, dont 2 en construction, Jiraú et Santo Antônio sur le Rio Madeira à l’ouest et un en phase de démarrage, Belo Monte. Problème, si ces ouvrages noient moins d’arbres, ils sont soumis aux variations du régime des eaux. Or en période sèche, le débit de tous les fleuves amazoniens se réduite de 30 à 50% !

Le résultat d’erreurs historiques

« Le rejet des grands barrages est le résultat d’une série d’erreurs historiques », analyse Luis Pinguelli Rosa, directeur du COPPE, le Centre de post-graduation en ingénierie de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro. « A l’époque du gouvernement militaire, la planification de ces ouvrages ne s’inquiétait pas du devenir des populations chassées des zones inondées ni de la préservation d’écosystèmes uniques. » Le symbole de ces erreurs, c’est l’usine de Balbina, sur le Rio Uatumã, qui a englouti 2’360 Km2 de forêt pour ne produire que… 250 megawatts ! En plus, les arbres ont été noyés sans être coupés, ils forment un paysage apocalyptique de cure-dents géants dressés vers le ciel, attirent des nuées de moustiques, et leur putréfaction dégage un gaz qui tue les poissons du lac, les prédateurs naturels de ces insectes.

Autre reliquat douteux, le barrage de Tucuruí, inauguré en 1984, qui a expulsé des milliers de riverains. L’usine injecte aujourd’hui une quantité appréciable d’électricité sur le réseau national, mais les habitants déplacés à Novo Repartimento, à 20 km de la centrale ne sont toujours pas raccordés ! « Ce n’est pas la faute aux barrages, mais à la politique de l’époque », poursuit Luis Pinguelli Rosa. Il estime que ces aberrations auraient pu être évitées par la mise en place de mesures compensatoires pour les populations touchées et l’implantation de zones naturelles préservées : « le réservoir d’accumulation n’est pas l’impact principal d’un barrage. Les problèmes les plus graves surgissent avec le déboisement sauvage lié à l’arrivée incontrôlée de milliers de personnes lors de la construction et à l’absence de régulation foncière qui génèrent d’innombrables conflits de terres. »

A l’appui de cette thèse, le fait qu’aujourd’hui, un des plus grands pôles de déboisement de l’Amazonie se situe autour des usines en construction de Jiraú et Santo Antônio sur le Rio Madeira, lesquels, comme dans le cas de Belo Monte, n’ont rien prévu d’entreprendre sur ce chapitre de la démarcation des terres.

Revisiter les grands barrages.

Luis Pinguelli Rosa, comme José Goldemberg et d’autres pensent donc qu’il est temps de revisiter la discussion sur les grands barrages et de remettre en question cette « aversion universelle qui entoure la question des zones inondées. » Face au réchauffement global, l’énergie hydraulique est propre, relativement bon marché et sûre. La création de réservoirs d’accumulation, accompagnée de politiques sociales et environnementales adéquates serait moins dommageable que ce qui se fait aujourd’hui au nom de la protection de l’environnement. « En outre, estime Claudio Sales, Président de l’Institut Acende Brasil, qui étudie spécifiquement le domaine de la production d’électricité, la présence de grands réservoirs favorise la production d’énergies alternatives comme l’éolien et la biomasse. »

Claudio Sales relève en effet qu’en Amazonie, les périodes d’étiage des fleuves correspondent à la saison des vents forts et de la récolte de la canne à sucre. « On pourrait donc utiliser l’énergie éolienne et celle produite par le brûlage des déchets de canne pour remplir les réservoirs d’eau » conclut-il.

 

Moins simple qu’il n’y paraît.

Il ne faut cependant pas rêver, tout n’est pas si simple qu’il n’y paraît dans la pratique. A la différence de ce qui se passe au sud du Brésil où les lacs de barrages sont situés dans des vallées et permettent de stocker beaucoup d’eau sur des surfaces relativement petites, les réservoirs d’accumulation en Amazonie sont en zone plane. Ils doivent donc être beaucoup plus étendus. Par ailleurs, l’énergie produite dans cette région du pays alimente une consommation essentiellement concentrée dans le Sud-Est, à des milliers de km de là. Cela engendre des coûts de transport de l’électricité élevés et rend le système d’interconnexion fragile. En même temps, seule l’Amazonie a un potentiel hydraulique suffisant pour répondre à la demande croissante du pays.

« Personne ne veut revenir aux pratiques du passé, lorsque les militaires prétendaient que l’intérêt national était supérieur à celui des populations locales » promet Mauricio Tomasquim, Président de l’EPE, l’Entreprise de Recherches Energétiques, un organisme du Ministère des Mines et de l’Energie en charge de la planification. « Mais nous ne pourrons pas construire seulement des usines au fil de l’eau. Et nous ne pourrons pas nous passer de grands barrages si nous voulons limiter notre impact sur le réchauffement climatique sans mettre en cause notre croissance. »

Face à ce bouquet de contradictions, il faut sans doute qu’un nouveau dialogue s’engage, entre les autorités et la société civile, libéré de l’héritage du passé et basé sur des critères neufs. Si la catastrophe de Fukushima peut y contribuer, le malheur qui frappe les japonais n’aura pas été totalement vain. Il faut en tout cas l’espérer.

 

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