Le tremblement de terre qui a affecté le Japon va peut-être influencer temporairement la donne, mais il ne modifiera pas significativement les choses: le prix des « commodities » explose au niveau mondial et rien ne semble devoir freiner cette hausse. Le Brésil, grand exportateur agricole en bénéficie, mais la population, elle, souffre de la montée des prix dans les supermarchés. Le gouvernement peut difficilement intervenir car le commerce alimentaire international est entre les mains d’une minorité d’entreprises qui dictent leur loi ici et ailleurs.

Cargill, Bunge, Louis Dreyfus, ADM, des noms qui nous évoquent à tous quelque chose… A elles quatre, ces multinationales concentrent 67% des marques déposées de semences et 89% de celles des agro-chimiques dans le monde. Au Brésil, l’agro-alimentaire est aux mains de 14 entreprises. Parmi elles, Bunge, numéro 3, Cargill, numéro 6, Louis Dreyfus, numéro 7 et ADM, numéro 14, assurent 7% des exportations totales du pays.

Des prix dictés par les majors ?

Elles sont aussi les principaux acheteurs de ces exportations ! Le paradoxe n’est qu’apparent, car elles font partie d’un tout petit groupe qui domine le marché mondial des aliments, des semences et des fertilisants.  Ainsi, 13 millions de tonnes de maïs brésilien ont été

proposées sur le marché international des commodities, lors des dernières enchères de la CONAB, la Compagnie Nationale d’Approvisionnement. 11,2 millions ont été achetés par les 4 grands.

De quoi influencer les cours ? « Pas du tout affirme le

directeur des affaires corporatives de Bunge au Brésil, Adalgiso Telles. Notre marge bénéficiaire ne dépasse pas 1%. Comment voulez-vous que nous influencions les cours dans ces conditions ? » Pour Adalgiso Telles, c’est clair, l’explosion récente des prix alimentaires est due aux inondations et aux sècheresses de ces derniers temps et à l’augmentation de la demande des consommateurs en Inde et en Chine.

Concentration dangereuse…

Du côté de la FAO, l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation, on n’est pas tout à fait d’accord. Concepcíon Calpe, économiste en chef explique que cette concentration n’est pas, certes, le principal responsable de la hausse des prix, mais qu’elle aggrave le scénario en limitant la capacité d’intervention des gouvernements : « La réduction de la volatilité des coûts passe par une plus grande régulation du marché financier. » Un marché sur lequel les 4 grands dictent leur règle.

Concepcíon Calpe note encore qu’en ce début d’année, les prix des aliments ont déjà dépassé le pic de 2008 sur le marché mondial, et que l’indice de référence, établi à 100 en 1990, a atteint 230,7 points en janvier 2011.  La Banque Mondiale calcule, elle, que le secteur agro-alimentaire représente aujourd’hui 10% du PIB global, soit plus de 4’800 milliards de US$. « Dans ces conditions, cela ne sert plus à rien de faire des stocks au niveau national pour influencer les cours, conclut Concepcíon Calpe. C’est une politique qui coûte très cher au pays sans avoir d’effet sur le marché mondial. »

…aussi sur le marché brésilien.

Même si le Brésil ne contrôle pas vraiment son marché, il bénéficie de cette hausse continue des matières agricoles au plan macro-économique. Il n’en va pas de même pour les consommateurs. Le prix des denrées de base a lui aussi explosé dans les magasins en ce début d’année, alimentant une montée inquiétante de l’inflation.  Là encore, on retrouve une concentration des acteurs, un phénomène qui n’est peut-être pas totalement étranger à cette hausse des prix.

Selon la CONAB, trois chaînes de supermarchés, Walmart, Carrefour et Pão de Açucar assurent 50% de la vente des aliments au Brésil. La première est américaine, la seconde française, la troisième brésilienne. « Elles influencent les goûts et les habitudes des consommateurs et cela se reportent sur les producteurs car elles contrôlent aussi la chaine des achats », affirme Silvio Porto,

Directeur de la Politique Agricole de la CONAB, qui cite l’exemple du basilic, introduit récemment dans les gondoles et dont la vente explose, au point que nombre de maraîchers se sont mis à en faire pousser, abandonnant la culture de légumes indigènes.

 

Hugo Bethlem, Vice-Président du groupe Pão de Açucar conteste. Il est convaincu qu’il n’existe pas de concentration dans la vente de détail alimentaire au Brésil : « Pão de Açucar s’approvisionne auprès de 415 fournisseurs différents et 60% de la vente de détail est détenue par des commerces qui ne font pas partie des 10 principales chaîne de supermarchés du pays. Nous ne pouvons pas influencer les prix dans ces conditions. » Ni le mode de consommation affirme encore Hugo Bethlem : « sur les 20’000 nouveaux produits lancés chaque année par l’industrie agro-alimentaire, seuls 2% ont une durée de vie commerciale supérieure à deux ans. »

Regrouper les producteurs.

Les autorités ne sont pas du même avis. Préoccupé par la concentration croissante sur le marché agro-alimentaire intérieur et dans le domaine des exportations, le Conseil National de Sécurité Alimentaire de la Présidence vient de convoquer une réunion à Brasilia pour procéder à un diagnostic complet de la hausse des prix alimentaires et tracer les grandes lignes d’une intervention d’urgence. Il prône le renforcement du coopérativisme et la mise en place d’un réseau de centres de stockage situés près des lieux de consommation, « afin d’enrayer la spéculation sur le coût du transport et sur la pénurie organisée artificiellement par les grands réseaux de distribution ».

Silvio Porto appuie et promet que la CONAB, la Compagnie Nationale d’Approvisionnement va s’engager dans ce combat : « L’individualisation croissante des producteurs contribue à augmenter le poids des tradings et des grands réseaux de distribution sur le marché.  Nous ne pouvons pas laisser faire sans réagir».

 

Advertisements