Sérgio Lazzarini jette un gros pavé dans la mare… Son livre « Capitalismo de laços, os donos do Brasil e suas conexões » décortique les intérêts croisés du gouvernement, des caisses de pensions publiques et des grandes familles qui dominent le monde de affaires brésiliens. Un monde très fermé. Les entreprises étrangères qui veulent s’y frotter peuvent certes investir, et parfois beaucoup même, mais pour ce qui est du contrôle des opérations, elles restent des acteurs de second plan.

De 1996, année du lancement du programme de privatisations du Président Fernando Henrique Cardoso, à 2009, dernière année de présidence de Luis Iniacio Lula da Silva, le poids des fonds de pension des entreprises d’Etat dans l’économie brésilienne est passé de 27,3 milliards de R$ à… 127,5 milliards. Plus 467% ! Certes, cette politique a évité au Brésil de brader à des opérateurs étrangers son parc économie lors de la vague des privatisations des années 1990, à l’image de l’Argentine de Carlos Menem, mais en terme de compétitivité, cette « gestion de famille » n’est pas nécessairement des plus performantes.

Redistribution des cartes en circuit fermé.

La « centralité » (définie par Sérgio Lazzarini comme la capacité à être propriétaire et se connecter avec un grand nombre d’autres décideurs) des fonds de pension des 4 principales entreprises publiques du pays, Previ, du Banco do Brasil, Petros da Petrobras, Funcef de la Caixa Economica Federal et Funcesp de la Compagnie d’électricité de São Paulo, était 224% supérieure à la moyenne de celles entreprises brésiliennes en 1996, elle a atteint 936% en 2009. Ce qui fait dire à Sérgio Lazzarini que « le capitalisme brésilien se réduit aujourd’hui à un Facebook de l’entrepreneuriat. »

Articulateur des investissements de ces fonds de pension, la BNDES, la Banque de Développement Economique et Social, qui prête ensuite aux entreprises à des taux d’intérêts défiant toute concurrence. Mais pas à n’importe quelle entreprise : « au début de la période analysée, les élus étaient la CSN, la Compagnie Sidérurgique Nationale, un conglomérat public-privé avec l’allemand Tyssen-Krupp et le constructeur d’avions Embraer, aujourd’hui ce sont le milliardaire Eike Batista, dans le domaine minier et JBS, numéro un mondial de l’exportation de viande.

2 autres conglomérats financiers bénéficient des largesses de la BNDES, Bradesco et Itau-Unibanco, ainsi que 2 groupes industriels, le cimentier Votorantim et le constructeur Camargo Corrêa. Au total, via ces liens privilégiés, le fond de pension Previ contrôle 78 entreprises, Petros 31 et Funcef 18.

Omniprésence de l’Etat.

Ces participations croisées se doublent d’un jeu d’influence politique, précise encore l’auteur. A la direction des entreprises d’Etat et de leurs caisses de pension respectives, on trouve des « gens de confiance » (lire des personnes liées à la coalition gouvernementale en place), « il y a donc un canal d’influence direct du gouvernement sur elles. La pénétration est encore plus grande lorsque des entités syndicales ou des associations liées au gouvernement sont partie prenante du processus. »

Avantage du système, poursuit Sérgio Lazzarini, la garantie de crédits bon marché pour les grands ouvrages d’infrastructure en cours de réalisation, et la réduction des risques. Inconvénient, le clientélisme et la manipulation des entreprises d’Etat à des fins électorales. Un reproche rejeté par Guilherme Lacerda, Président de la caisse de pension Funcef, « les caisses de pensions ont des participations dans beaucoup de firmes différentes, cela réduit les jeux d’influence. Nous, par exemple, nous sommes présents dans 80 entreprises. »

Et le secteur privé dans tout ça ? Il s’accommode fort bien de cette situation. On murmure même dans les milieux de la FIESP, la puissante Fédération des Industriels de São Paulo, que Lula a sauvé le capitalisme brésilien du désastre, lors de la crise de 2008, grâce à la présence déterminante de l’Etat dans le jeu économique. Beau retournement de rôle pour un ancien dirigeant syndical !

Un secteur privé accommodant.

Le secteur privé s’accommode aussi de la situation parce que les « familles historiques » du capitalisme brésilien sont celles qui ont le plus gagné en influence entre 1996 et 2009. Tels le groupe Camargo Corrêa, le fond de placement Opportunity de Daniel Dantas, les dynasties bancaires Moreira Salles, Villela et Setúbal du groupe Itau-Unibanco ou Erminio de Morais, 80 ans, Président du groupe Votorantim.

Il y a bien une exception dans le palmarès de ce petit monde, une seule, la banque américaine Morgan Chase qui se classe en 8ème position. C’est l’unique investisseur étranger de poids dans les grands projets d’infrastructure ou de développement industriel initiés par les pouvoirs publics. C’est donc vraiment une exception précise Sérgio Lazzarini : « les faits sont incontournables, il n’y a pas eu d’augmentation de l’influence du capital international, malgré la restructuration économique et les privatisations des années 1990. Au contraire, les principaux acteurs nationaux du jeu économique continuent à augmenter leur pouvoir et ils sont tous liés à des entités ou des groupes locaux. »

 

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