Observatório de Favelas; Notícias & Análisis n° 112, 1° décembre 2010.

1. Editorial

Vendredi 26 novembre. Face à l’imminence d’une invasion du Complexe de l’Allemand par la police, tensions et préoccupations envahissent les couloirs de l’Observatoire des favelas. Au terme d’une semaine qui a déjà vu brûler 80 voitures et fait 10 morts, une occupation violente de l’Allemand risque d’être une tragédie pour la ville de Rio de Janeiro.
Et aussi un grave recul de la politique de sécurité mise en place par l’Etat ces trois dernières années. C’est dans ce contexte que l’Observatoire des Favelas décide de diffuser une note rappelant que la protection de la sécurité et de l’intégrité des habitants de l’ensemble de la ville doit rester une priorité de l’Etat.

Le soulagement ne doit pas faire illusion

Dans les jours qui ont suivi, heureusement, l’occupation militaire et policière a pris une tournure différente, qui a permis d’éloigner le spectre de la tragédie annoncée. C’est rassurant pour les habitants des favelas occupées et c’est un bien pour la cité. Car si l’horizon visé par la société est la consolidation de la paix, ce serait illusion de croire qu’il peut être atteint par la violence et la perte de vies humaines.

Force est pourtant de reconnaître que si le déroulement des événements est un soulagement, il laisse en suspens des questions et des leçons qu’il faut bien aborder si on veut transformer cette ville. Ce bulletin « Informations & Analyses » n° 112 de l’Observatoire des Favelas, aborde certaines d’entre elles afin de lancer de nouvelles idées pour alimenter le débat. Avec le souci de mettre l’accent sur l’intérêt des communautés populaires, lorsqu’on évoque les politiques publiques et les droits urbains,  ou quand sont envisagé des projets visant à un ordre plus juste.

Comprendre la complexité de la ville

Au-delà du spectacle des opérations militaires et du discours vide sur la « guerre », il faut chercher à appréhender la ville dans toute sa complexité. Cela exige un autre regard sur les favelas et sur la violence dans laquelle elles sont enfermées. Il n’est plus possible d’accepter cette vision stéréotypée de la favela, foyer de violence,  qui concentrerait l’essence des problèmes de la société. Cette approche mène en effet à l’impasse. Un exemple : croire que l’occupation policière de l’Allemand met fin au trafic de drogue à Rio de Janeiro tient de l’illusion pure et simple.

Certes, l’Etat a réparé une erreur historique en se réappropriant un territoire abandonné au pouvoir parallèle des trafiquants depuis des dizaines d’années. Mais le marché de la drogue n’est pas mort. Il continue ailleurs et pourrait réapparaître ici. La consolidation de l’espace conquis doit donc s’appuyer sur les différents acteurs sociaux susceptibles d’agir par eux-mêmes pour préserver leurs droits fondamentaux. La population, en somme.

********

(2) La sécurité est un droit fondamental.

Observatório de Favelas; Notícias & Análisis n° 112, 1° décembre 2010
En cette fin de novembre 2010, nous avons vécu des jours de tension, de crainte et de colère.  Les vols à main armée et les incendies de véhicules ont été monnaie courante en ville. Les affrontements entre factions rivales et avec la police se sont multipliés. Le sentiment d’insécurité, la peur de la mort ont envahi la cité.

Les actions violentes perpétrées sont inacceptables. Elles sont des actes criminels qui mettent en danger la vie des citoyens et attentent à l’ordre public. Cependant, nous ne pouvons pas souscrire à l’amalgame avec le terrorisme, perpétré par certains, afin de justifier la mise en place de mesures d’exception. Il faut en effet rappeler que de telles mesures conduisent généralement à des abus, surtout quand l’Etat se proclame le seul et exclusif gardien du maintien de l’ordre.

La panique a été évitée de justesse

La vague des rumeurs de panique propagée par internet, les téléphones portables ou plus simplement les conversations de rues, nous ont fait passer tout près de la perte de contrôle des événements. Cela a notamment failli se produire lorsque les compagnies de transports publics ont retiré les bus de la circulation, provoquant le chaos et décuplant le sentiment d’insécurité. Ou quand une partie des médias a parlé d’un « Rio de Janeiro en flamme » et appelé à la « guerre sainte contre les bataillons de terroristes ».

Toute la presse heureusement n’a pas fait écho à ces exagérations et maintenant que le moment de tension extrême est passé, il nous faut regarder l’expérience vécue ce mois de novembre 2010 comme l’aboutissement d’une amère leçon.

Sortir la favela de ses stigmates

Que veut la société civile en matière de sécurité ? Chacun aimerait pouvoir sortir et rentrer librement de chez lui, travailler, étudier, se promener sans contrainte, être respecté. Depuis 30 ans hélas, cela n’est pas possible dans une partie de la cité parce que l’Etat a abandonné sa souveraineté sur une portion du territoire ! C’est ce phénomène qui est à l’origine de l’installation de la dictature des bandes armées et non l’inverse.

Au centre du processus se trouve la favela. C’est le maillon le plus vulnérable à la violence urbaine. Même si elle joue un rôle essentiel dans le circuit de distribution de la drogue, elle y occupe une place fragile : à près tout, la drogue ne se produit ni ne se consomme dans la favela, l’argent de ce commerce n’y reste pas, les armes de guerre n’y sont pas fabriquées. La favela n’est que le fragile point de convergence des conflits qui opposent trafic et répression.

L’Etat agit…

C’est pour cette raison que nous ne pouvons pas endosser l’idée que l’occupation de l’Allemand, principal point de concentration du commerce de la drogue à Rio, est « une triomphale victoire » de l’ordre qui aurait ainsi « réduit à néant » le trafic. Ses réseaux se recomposent plus loin, il continue ailleurs. Cela ne réduit pas l’importance de la bataille menée par les forces de l’ordre qui ont réussi à reconquérir un territoire dominé par les barons de la drogue où le pouvoir s’exerçait par l’arbitraire et le bruit des armes. Mais la favela ne se réduit pas à ça.

L’Etat l’a compris qui a mis en place dès 2008 une nouvelle stratégie d’intervention  policière avec la création des Unités de Police de Pacification, les UPP’s. Elles patrouillent 24 heures sur 24 dans la dizaine de favelas où elles se sont installées. Les pouvoirs publics ont aussi compris que cette politique devait s’accompagner de la réactivation des structures sociales d’appui à la population, ce qui se fait notamment par les réalisations du PAC, le Programme d’Accélération de la Croissance. A l’image du téléphérique urbain de l’Allemand qui sera inauguré à la fin de l’année.

…mais l’Etat ne doit pas tout faire seul.

Mais ce n’est pas suffisant car c’est une politique qui va d’en haut vers en bas et non l’inverse. Elle ne prend pas assez en compte la cité dans sa complexité et ses contradictions, un regard que seuls peuvent apporter les habitants eux-mêmes. Il est temps de changer. Il faut chercher d’autres partenaires, moins institutionnels pour penser la transformation de la ville. Les habitants doivent pouvoir reconquérir par eux-mêmes leurs propres quartiers dominés par les groupes armés, qu’ils soient constitués par des trafiquants ou des milices. Il faut tracer de nouveaux chemins pour aider les jeunes à sortir des réseaux illicites de criminalité qui les attirent irrésistiblement. Il faut enfin que les pouvoirs publics agissent en harmonie avec le respect des droits humains et des droits urbains.

Bref, il est temps de construire, conjointement avec la société civile, un agenda social pour encadrer la politique de sécurité de Rio de Janeiro. C’est ce que les habitants de l’Allemand réclament confusément en brandissant aux fenêtre leurs étendards blancs ou en se peignant à même leurs corps le mot « PAZ », Paix.

********

(3) Pour la constitution d’un agenda social de la « Serra da Misericordia ».

Observatório de Favelas; Notícias & Análisis n° 112, 30 novembre 2010

Le 30 novembre, deux jours après l’occupation de l’Allemand par les forces de police et l’armée, un comité local de la « Serra da Misericordia », qui englobe entre autres les complexes de favelas de l’Allemand, de Vila Cruzeiro et de Penha, diffusait une note publique appelant, « au-delà de l’occupation militaire », à la mise en place d’un agenda  socio-environnemental « susceptible de répondre aux demandes des 400’000 habitants de cette région abandonnée par les pouvoirs publics depuis plus de 10 ans ».

Le collectif réclame un engagement effectif des pouvoirs publics « à réaliser des projets dans le domaine de l’éducation, la culture, la protection de l’environnement et la santé, « qui existent sur le papier depuis des années mais n’ont jamais été concrétisés ». Il demande aussi que la reconnaissance incontestable de la réappropriation par l’Etat de zones auparavant aux mains du trafic, « ne se réduise pas à la seule occupation militaire » et « ne se limite pas aux effets de manches médiatiques » célébrant le démembrement du trafic, « une vision illusoire qui ne fait que renforcer la criminalisation des favelas et vide la discussion de son sens ».

Le comité de la « Serra da Misericordia » appelle à débattre « des conditions d’une profonde transformation de la vie quotidienne des favelas du complexe de l’Allemand, dans le cadre d’un forum associant tous les acteurs sociaux concernés ». Il demande aux pouvoirs publics de prendre en charge la mise en place d’un tel forum rapidement, « en profitant de la mobilisation de la société tout e entière autour des événements de l’Allemand » et « avant que, les événements s’estompant, le silence médiatique ne retombe sur les périphéries urbaines de rio de Janeiro ».

Traduit et adapté par jean-Jacques Fontaine

Publicités