A Rio de Janeiro, IBASE, l’Institut Brésilien d’Analyse Socio-Economique, est l’incarnation de ces ONG brésiliennes qui sont apparues avec la fin de la dictature. Financé à 90% par des fonds étrangers, IBASE est une référence pour la production d’études sur les politiques publiques en matière d’investissements sociaux. Des travaux qui ont inspiré l’action de plusieurs gouvernements. En 2011, le budget d’IBASE ne sera plus assuré par l’aide internationale qu’à hauteur de 10%. « Il va falloir refonder l’Institut », se désole Cândido Grybowsky, son directeur. Et IBASE n’est que la pointe de l’iceberg : l’aide internationale désinvestit le Brésil.

IBASE, créé en 1981 par le sociologue Herbert de Souza, dit « Betinho », est à l’origine de la création du Forum Social Mondial de Porto Alegre en 2001.  A l’époque, son budget de fonctionnement était assuré par l’aide des pays scandinaves et des fonds du Conseil œcuménique des Eglises. Betinho, son fondateur, décédé du SIDA en 1997 suite à une transfusion sanguine, – il était hémophile -, était en effet proche des théoriciens de la théologie de la libération.

IBASE n’est pas seul

Aujourd’hui, Cândido Grybowsky est très inquiet. Il n’est pas certain qu’IBASE puisse survivre à cette hémorragie financière. « Par définition, la production indépendante d’idées dans le domaine des politiques sociales est une activité non rentable. Aucun responsable ne veut payer pour cela et les entreprises ne sont pas intéressées à sponsoriser ce genre de choses ».

Même litanie du côté des ONG qui sont financées par l’association hollandaise OXFAM-Novib, qui appuie des projets dans le domaine de la santé et des droits de l’homme. OXFAM-Novib quittera le Brésil en 2011 pour concentrer ses activités sur des pays plus pauvres, en Afrique, en Asie et en Europe de l’Est. « Le Brésil a fait d’énormes progrès ces dernières années. Pour nous, ce n’est plus un pays cible, justifie Ruud Huurman, responsable des relations extérieures d’OXFOM-Novib. D’autant plus que la crise en Europe a  réduit les sources de financement pour l’aide au développement. »

Même discours au Service de la Coopération Internationale du Canton de Genève en Suisse qui, il a 2 ans, considérait encore le Brésil comme un pays « qu’il était important d’aider vu l’ampleur des inégalités sociales. » Aujourd’hui, la politique d’aide publique des autorités genevoises a changé : « nous nous concentrons sur les PMA, les pays les moins avancés, le financement de projets au Brésil n’est plus envisageable. »

Détérioration du taux de change

Autre problème auquel sont confrontées les ONG’s brésiliennes, l’aide qu’elle reçoivent de l’extérieur est normalement calculée en US$. Avec la valorisation du réal face à la monnaie américaine, les ressources fondent comme neige au soleil. L’Institut de recherches Fontes a calculé qu’entre 2009 et 2010, la valeur moyenne des apports fourni aux ONG’s brésiliennes par l’aide étrangère a diminué de moitié. Il a donc fallu réduire la voilure, licencier du personnel, renoncer à un certain nombre de projets. Ce sont les plus pauvres qui trinquent !

Ainsi en est-il de ce groupe d’une cinquantaines de femmes de Serra Azul dans le sertaõ du Pernambouco, qui avaient créé un projet d’agriculture vivrière biologique il y a 2 ans, avec l’aide de l’ONG FASE, une des grandes ONG brésiliennes. En juin, des pluies diluviennes ont détruit les cultures. FASE, à court d’argent, n’a pas pu leur venir au secours.

Des poissons hors de l’eau

« Jusqu’à présent, tout ce qu’on a pu trouver, c’est 200 R$ (115 CHF / 85€), témoigne Sebastiana Maria dos Santos, 50 ans, une des participantes du projet. Sans l’appui de la FASE, nous sommes comme des poissons hors de l’eau, Nous n’arrivons plus à acheter les semences, nous ne recevons plus de conseils techniques, nous n’avons plus accès aux échanges d’expérience avec d’autres projets. »

Sebastiana envisage de quitter Serra Azul pour retourner s’engager comme ouvrière à la coupe dans la zone de la canne à sucre. Une autre participante du projet cherche à vendre son terrain pour racheter une plus petite exploitation ailleurs afin d’élever des chèvres et des poules, moins sensibles aux aléas climatiques que les légumes bios. « Mais je ne sais pas si j’aurais assez d’argent pour le faire. Nous sommes orphelins de la FASE » se désole-t-elle.

Le problème de ces ONG’s, c’est qu’elles ne sont pas seulement des acteurs de l’aide aux plus pauvres. Elles sont des institutions en soi, partie prenante des rouages de la société brésilienne, qui fournissent du travail un nombre important de collaborateurs dans tout le pays. Ainsi, Viva Rio salarie 800 personnes et appuyé 1’500 volontaires dans ses projets de lutte contre la violence à Rio de Janeiro. Les salaires versés proviennent à 80% de fonds apportés par l’aide extérieure.

Agir hors du Brésil ?

Viva Rio a été l’une des premières à sentir le vent tourner. Profitant de la présence de l’armée brésilienne en Haïti où elle dirige le contingent des casques bleus, l’association a réorienté une partie de ses activités dans une nouvelle direction : l’aide à l’extérieur ! Depuis 2003, elle anime un projet dans un bidonville de Port-au-Prince. 400 collaborateurs locaux sont rémunérés par Viva Rio sur des fonds norvégiens, plus faciles à mobiliser pour Haiti que pour le Brésil.

Beaucoup d’autres ONG’s brésiliennes tentent maintenant de prendre ce virage. En profitant du fait que le gouvernement lui-même développe veut développer la coopération Sud-Sud. L’aide extérieure du Brésil, qui était encore confidentielle en 2004, 528’000 US$, est passée à 33,5 millions de US$ cette année. C’est encore peu, mais cela transforme tout de même le Brésil « récipiendaire » en un pays « donateur », qui vient concurrencer les nations du Nord dans le business de l’aide au développement. L’appui du Brésil se concentre surtout dans les pays africains de langue portugaise, Angola, Mozambique, Guinée et Cap Vert.

Aide brésilienne à l’Afrique

Dans un de ses derniers voyages officiels à l’étranger, début novembre, le Président Lula s’est d’ailleurs rendu, à Maputo, pour inaugurer une fabrique de médicaments contre le SIDA, construite en collaboration avec le Ministère de la Santé du Mozambique.

« Les ONG’s brésiliennes doivent se restructurer, apprendre à penser autrement pour pouvoir participer activement à la coopération internationale hors du pays, affirme Luca Sinesi, coordinateur d’IS-Brasil, une ONG active dans l’agriculture biologique et la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles. Il est possible d’imaginer des perspectives de coopération innovatrices à l’extérieur, en partenariat avec le gouvernement ».

« Il est temps d’assumer maintenant l’idée que le rôle du Brésil est celui d’un co-auteur dans la coopération internationale. Nous ne pouvons plus entrer en compétition avec les pays africains pour recevoir de l’aide », conclut Vera Masagão, directrice d’ABONG, l’Association brésilienne des Organisations Non Gouvernementales.

Les ONG’s brésiliennes arriveront donc peut-être à prendre le virage et sauvegarder leur existence. Sur le terrain, à l’intérieur du pays, par contre, les choses ne vont pas aussi bien. Ceux qui ont vraiment de la peine à faire face aux nécessités et tentent de frapper aux portes pour demander de l’aide se heurtent maintenant à un lourd silence gêné…

 

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