Ce n’est pas une promesse électorale, mais un projet pour le prochain gouvernement : 14 ministères se sont mis ensemble pour tracer un plan afin de limiter l’extension de l’élevage en Amazonie, principale source du déboisement. Dix régions stratégiques ont été définies, à chacune d’entre elle devrait correspondre une forme d’exploitation différenciée des ressources naturelles. Si ce plan voit effectivement le jour, ce sera un immense bond en avant pour la préservation de la forêt amazonienne.

L’agro-industrie ne sera pas bannie, mais elle sera limitée à la frange sud de la forêt, celle qui est déjà fortement déboisée. Pour éviter l’avancée des pâturages vers le nord, le crédit rural aux éleveurs sera coupé dans les autres régions protégées, comme le cœur de l’Etat d’Amazonie, la région frontalière entre l’Acre, la Bolivie et le Pérou, l’ouest du Roraima et de l’Amapa, voisins du Vénézuela et la zone qui sépare le Mato Grosso du Rondônia. « Avec cela, nous ne disons pas que l’élevage est interdit en Amazonie, mais seulement qu’il sera limité à certaines régions, ce qui implique des changements dans la manière de le pratiquer » explique la ministre intérimaire de l’environnement, Isabella Teixeira. En d’autre terme, une gestion du bétail plus intensive et plus respectueuse de l’environnement.

Une ceinture de protection de la forêt

D’autres régions comme le centre-ouest du Mato Grosso et l’est du Roraima vont accueillir des activités de pêche et d’aquaculture. L’objectif est de faire passer la production actuelle de 280 millions de tonnes à 900 millions de tonnes annuelles. Les viviers artificiels, de leur côté, devraient permettre de passer de 45’000 tonnes de poissons à 5,7 millions de tonnes, sans déséquilibrer l’environnement.

Dans cette nouvelle carte géographique de l’Amazonie une zone centrale doit servir de bouclier entre le sud de la forêt, où se concentrent déjà 15% des zones déboisées et le nord beaucoup plus préservé. Il y aura multiplication des unités de conservation totales le long de cette ceinture protectrice, au-delà, on stimulera des activités extractives rentables et respectueuses de l’environnement. Le texte parle d’exploitation renouvelable du bois et « d’encouragement à l’utilisation des plantes régionales dans le cadre de la médecine traditionnelle » et de s’appuyer sur les expériences qui existent déjà.

Des expériences trop éparpillées, mais nombreuses. En voici quelques exemples :

Des usages non destructeurs de la forêt (1): la production du jute,

Elles sont aujourd’hui 15’000 famille à tirer un revenu complémentaire appréciable de la culture du jute, tout le long du fleuve Amazone. Une culture d’autant plus intéressante que la plante pousse sur des zones inondables, lorsque l’eau s’est retirée et que sa croissance dure juste les 6 mois du temps de la décrue. Le jute ne mord donc pas sur les terres servant aux cultures vivrières du manioc et du haricot noir, et profite de la richesse des alluvions laissées par le fleuve lorsque ses eaux se retirent.

12’000 tonnes de jute seront récoltées en 2010, 50% de plus qu’en 2009 et le prix est en augmentation : 1,50R$ au kg alors qu’il y a quelques années, il ne se négociait pas plus de 0,35R$ le kilo ! Pour le producteur amazonien, cela représente un bénéfice annuel appréciable qui varie de 6’800 (3’900 CHF / 2’800€) à 15’300 R$ (8’300 CHF / 6’400€). On est encore loin des 1,3 millions de tonnes de jute que produit le Bangladesh, mais le développement de la conscience écologique au Brésil multiplie la demande en sacs d’emballage qui ne soient pas en plastique et le jute est la première des alternatives.

Des usages non destructeurs de la forêt (2): Université forestière Yorenka Ãtame

C’est un entrepreneur « illuminé » de Sao Paulo, Joaõ Fortes qui est à l’origine du projet. Tombé amoureux de l’Amazonie il y a une dizaine d’années, Joaõ Fortes est déjà à l’origine de l’invention du « cuir végétal », tiré de l’hévéa,  un projet réalisé en collaboration avec les cueilleurs de caoutchouc de l’Etat d’Acre. Bia Saldanha, « designer » à Rio de Janeiro, en a fait des sacs à main, qui sont devenu un temps la coqueluche de la marque Hermès sur les beaux boulevards parisiens.

Fort de cette première expérience, Joaõ Fortes veut contribuer à la sauvegarde du savoir-faire indien de la région et le diffuser largement. C’est le projet de l’université forestière Yorenka Ãtame, qui multiplie les rencontres et les séminaires entre les différents peuples indiens de la région. Un des objectifs est de renforcer la communication entre ces ethnies qui vivent souvent dans des lieux très éloignés les uns des autres. Un réseau de communication par internet via satellite a été mis en place dans 30 points de cultures qui sont autant de centre d’expression de la culture indigène locale. Ce réseau permet aussi à ces communautés d’alerter le monde lors d’agressions perpétrées contre la forêt et de lutter ainsi contre le déboisement illégal.

En 2004 par exemple, une des tribus a été confrontée à une invasion de bûcherons péruviens. « Au lieu de les combattre les armes à la main, ce qui aurait été notre premier réflexe, explique Benki, le cacique de cette tribu Ashaninka, nous avons utilisé les technologies modernes. J’ai envoyé un e-mail à la Présidence à Brasilia et à l’émission « Fantastico » de la chaîne de télévision Globo qui l’a répercuté le dimanche suivant ». Quelques jours après, l’armée était sur place pour repousser les bûcherons clandestins et les télévisions aussi pour couvrir l’événement.

« La technologie renforce notre capacité d’organisation, complète Francisco Pyiãko, chaman d’une autre tribu Ashaninka, grâce à elle nous pouvons échanger nos expériences et valoriser notre histoire. » C’est ainsi que l’université forestière Yorenka Ãtame a mis en place le projet Nanapini qui propose aux entreprises de tout le Brésil de neutraliser leurs émissions de carbone en plantant des arbres sur les 86 hectares qu’occupe le campus. Le groupe de rock anglais The Police a répondu présent, il a planté 400 arbres pour neutraliser l’effet de sa tournée au Brésil en 2007. La griffe d’habits « Cantaõ » a fait de même l’an dernier, en plantant 300 arbres pour compenser ses défilés de mode de Saõ Paulo et de Rio de Janeiro. Quant au chef français Claude Troisgros, installé au Brésil, il a offert lui aussi des arbres à l’université forestière Yorenka Ãtame après la fête qu’il a donné lors de son mariage en mars dernier.

Des usages non destructeurs de la forêt (3): le boum du guarana à Maués

Il y a 70 ans que les habitants de Maués, une bourgade de 47’000 habitants, à 267 km de Manaus vivent du guarana. Le guarana, ce fruit amazonien bourré de stimulant, agit sur l’organisme comme la caféine, mais plus intensément encore. Il se vend en poudre, en  médicament, et est surtout à la base d’un soda presqu’aussi répandu au Brésil que le Coca Cola, le Guarana.

C’est la multinationale brésilienne Ambev, premier brasseur mondial de bière, – elle est notamment propriétaire du groupe belge Interbrew et de l’américain Budweiser -, qui détenait jusqu’il y a peu le monopole planétaire du soda au guarana, avec la marque « Guarana Antartica » C’est aussi Ambev qui achetait la presque totalité de la production de Maués, soit ¼ de l’économie locale. Les grains récoltés sont rassemblés dans une usine qu’Ambev a créée sur place pour produire l’extrait de guarana, qui est ensuite envoyé par bateau à Manaus où il est transformé en concentré. De là, il part vers 17 usines réparties dans tout le Brésil où sont ajoutés l’eau et le gaz, pour aboutir au soda final.

Les 2’700 petits agriculteurs de Maués ont engrangé l’an dernier 9 millions de R$ en vendant leur production, soit 3’300 R$ par famille (1’885 CHF / 1’380€). Un joli pactole, qui quelques années auparavant, n’aurait pas été aussi bien garni. En 2006 en effet, le kg de guarana se négociait à 7R$, l’an passé, à 30R$ ! A cause de la concurrence.

Ambev en effet a perdu le monopole de l’achat du guarana de Maués depuis l’arrivée de Coca Cola qui commercialise le « Guarana Kuat », un concurrent du « Guarana Antartica »,. Il y a eu surenchère sur les prix et les cultivateurs de guarana vendent maintenant au plus offrant.

Pour rétablir son monopole, Ambev a lancé des programme sociaux destinés aux petits planteurs : 70 millions de R$ devraient être investis, en partenariat avec le gouvernement dans des projets de développement durable qui leur sont destinés. Manuel Messas Sena, dit Maranhaõ, un émigré du Nord-est installé à Maués depuis 12 ans en est un des bénéficiaires. Cela ne l’empêche pas de vendre à la concurrence : « je récolte 1,5 tonne de guarana par année et j’ai dix personnes à nourrir. Si tout va bien, ça va me faire 37’000 R$ pour la prochaine récolte, un peu plus de 300 R$ par personne. Je vais vendre au plus offrant ! »

Aujourd’hui, Coca Cola n’est plus le seul concurrent d’Ambev à Maués. Un collectif d’artistes danois, Superflex, qui utilisent les performances artistiques pour promouvoir la liberté d’expression et le développement s’est intéressé aux producteurs de cette ville d’Amazonie. Ils ont monté sur place une petite fabrique de soda au guarana, en collaboration avec les planteurs. Il en sort un guarana sans marque, orné d’une étiquette noire, qui est vendue dans les pubs, les bars et les restaurants du Danemark où il rencontre un franc succès. Superflex achète la semence le double des prix pratiqués par Ambev et Coca Cola et comme c’est une initiative sans fins lucratives, il redistribue une partie des bénéfices directement à la population de Maués. Evidemment, son volume de production reste encore confidentiel face aux deux géants du soda.

 

 

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