Dilma Roussef rate son entrée dans la galerie des Présidents. Elle n’est pas élue du premier coup car l’écologiste Marina Silva rafle 20 millions de voix et oblige à la tenue d’un second tour le 31 octobre. Les élections brésiliennes ont apporté leur lot d’inattendu et le résultat final est encore incertain. Mais le fait remarquable, c’est que la campagne électorale pour le second tour, au lieu d’aborder les enjeux cruciaux pour le futur du pays, voit les 2 candidats encore en lice, Dilma Roussef et José Serra rivaliser d’engagements sur leur foi religieuse et contre la légalisation de l’avortement. Un débat hypocrite qui suscite un profond malentendu.

C’est devenu le lieu commun des commentaires d’après le 1er tour : si Dilma Roussef n’a pas passé la barre des 50%, c’est parce que les églises évangéliques ont lancé le mot d’ordre de la boycotter à cause de ses positions pro-avortement. 20% des voix auraient alors basculé vers Marina Silva, la candidate des Verts, elle-même fidèle d’une de ces églises évangéliques. Du coup, tant Dilma Roussef que José Serra ont axé leur campagne pour le second tour sur la promesse de ne pas légaliser l’avortement.

Une conversion douteuse.

Une subite conversion difficile à avaler. L’un comme l’autre dans le passé, ne se sont pas privés de soutenir l’idée qu’il fallait au contraire autoriser l’avortement, dont l’interdiction provoque actuellement un décès chaque 2 jours ! Un douloureux problème social que l’église, tant catholique qu’évangélique veut ignorer, surfant sur la culture profondément religieuse des brésiliens.

Un problème social que les 2 candidats, lorsqu’ils n’étaient pas encore en campagne, avaient abordé avec courage et détermination : quand il était ministre de la Santé du gouvernement Fernando Henrique Cardoso, José Serra a introduit la gratuité des interruptions de grossesse au sein du Système Unique de Santé, le SUS, en cas de viol ou de danger de mort pour la mère, une disposition que la loi, qui date de 1940 permet, mais qui n’était pas appliquée.

Dilma Roussef, alors cheffe de la « Casa Civil » du gouvernement Lula, l’équivalent d’un poste de premier ministre, avait soutenu le Programme National des Droits de l’Homme mis en consultation en début d’année, qui proposait la légalisation de l’avortement (voir Vision Brésil n°11, février 2010). Cette proposition avait dû être retirée sous pression de l’église catholique.

Et si l’avortement n’était pas le centre du problème ?

Aujourd’hui, tant Dilma Roussef que José Serra ne manquent pas une occasion de dire et redire qu’ils sont opposés à la décriminalisation de l’avortement, dans l’espoir de conquérir les 20 millions de voix qui se sont portées sur Marina Silva au premier tour. Une grande équivoque, tant sur le fond que sur la stratégie.

Marina Silva, en effet, n’a jamais fait de ce thème un argument électoral. A l’issue du dernier débat sur la chaine de télévision Globo, avant le premier tour, elle confiait à la journaliste Miriam Leitão : « j’ai mes propres convictions sur ce sujet, mais je ne veux pas les imposer (…) Le Brésil est un Etat laïc, c’est donc un sujet qui ne peut être tranché que par la société. Je ne veux pas faire de guerre sainte sur ce thème ».

Et une récente analyse fine du scrutin du 3 octobre, réalisée par l’institut de sondage Datafolha révèle que la question de l’avortement n’a pas joué un rôle significatif dans le déplacement des voix vers Marina Silva. Le facteur qui a le plus joué a été la révélation du scandale de corruption qui a touché Erenice Guerra, proche collaboratrice de Dilma Roussef. Erenice Guerra a remplacé cette dernière au poste de cheffe de la « Casa Civil » depuis le début de la campagne électorale, avant d’être sèchement écartée par le Président Lula pour avoir favorisé un contrat entre l’entreprise de son fils et le gouvernement, un  contrat qui avait donné lieu à des pots de vins.

Moralisation de la vie politique

C’est donc bien une manifestation de protestation contre la corruption du pouvoir qui a attiré les électeurs vers Marina Silva. Voilà une donnée que les 2 candidats encore en lice semblent ignorer superbement ! Pourtant, c’est peut-être bien sur cette dimension morale de la politique que va se faire le choix final. Et dans ce domaine, les témoignages et dénonciations qui courent sur internet renvoient les 2 prétendants dos à dos. Ni l’un ni l’autre n’a les mains complètement propres…

Marina Silva et les Verts ont décidé de rester neutres lors du second tour, laissant la liberté de vote à leurs électeurs. Le simple fait d’avoir créée les conditions de la tenue de ce second tour est déjà en soi un puissant stimulant pour la démocratie brésilienne. Même contre leur gré, les deux candidats restant sont en effet maintenant obligés de parler contenu, de dévoiler leurs programmes respectifs, de répondre de leur comportement politique.

Plus on s’approche du 31 octobre, plus les débats sur la fonction de l’Etat et le « patrimonialisme », -une façon très brésilienne pour les partis politiques de s’approprier les postes-clés de l’administration et des entreprises publiques, et de se les redistribuer entre eux-, se multiplient. Quel que soit le vainqueur, au lendemain du scrutin, l’opposition devra apprendre à se recomposer sur des idées et non plus des personnes. C’est à ce prix qu’elle pourra vraiment jouer son rôle, en exerçant un jeu de contre-propositions démocratiques, un peu à la manière des « Shadow Cabinet » à  l’anglaise.

Risque d’ingouvernabilité ?

Reste qu’après le 31 décembre, fin du mandat officiel du Président Lula, il faudra bien que l’un des deux candidats dirige le pays, si possible en accord avec le Parlement. Cela risque d’être l’enfer pour José Serra s’il est élu. La coalition PT-PMDB qui soutient Dilma Roussef sort en effet largement vainqueur des législatives, avec 402 des 513 députés du Congrès (plus 13% par rapport à 2006) et 47 des 81 fauteuils du Sénat. Si cette coalition bascule dans l’opposition, le risque d’ingouvernabilité est grand.

Il faut donc raisonnablement espérer une victoire de Dilma Roussef au deuxième tour, c’est la stratégie du moindre mal. Ou bien, si Serra l’emporte finalement (à 2 semaines du scrutin l’écart entre les deux varie de 6 à 11 points), il lui faudra négocier le ralliement d’une partie des élus du PMDB, parti du centre très puissant au niveau local et qui a toujours cherché à être du côté de la majorité au pouvoir, pour éviter l’installation d’une crise politique de longue durée.