Après la polémique autour de la construction du barrage de Belo Monte (voir Vision Brésil n° 11, février 2010), c’est maintenant un bras de fer sur une plage d’Ilheus, au sud de la Bahia, qui s’engage à propos de la construction d’un port industriel. Il pose une fois encore la question des priorités dans la politique de développement du Brésil : croissance industrielle et valorisation du patrimoine naturel peuvent-ils aller de pair ?

La plage de Ponte de Tulha, à 17km d’Ilheus, est un petit bijou de dunes et de forêt tropicale atlantique préservée. L’endroit a beau être paradisiaque, il n’est pas figé dans sa splendeur. Au contraire, il est en train de se transformer en pôle d’écotourisme. Six projets d’hôtels haut de gamme, destiné à une clientèle étrangère sont en cogitation. L’un d’eux, le Makenna Resort, devrait ouvrir ses portes en juillet.

Voie ferrée et port minéralier

Mais voilà, Ponte de Tulha pourrait aussi devenir un port industriel de grande capacité pour écouler le minerai de fer extrait de l’ouest de la Bahia et de l’Etat voisin du Tocantins, par une firme multinationale, la Bamin, la Bahia Mineraçao. Née en 2005 autour d’un groupe de géologue de la Bahia, l’entreprise a été rachetée par des partenaires indiens et kazakhs. Un choc de priorités…

En accord avec le Gouvernement de la Bahia, Bamin prévoit de construire une voie ferrée de 1500km qui aboutirait à Ponte de Tulha, où serait édifié un terminal maritime pour le transfert du minerai sur bateaux. Une jetée de 2,3km devrait s’avancer dans l’océan, perpendiculairement à la côte. Un second terminal, public celui-ci, devrait compléter les installations de « Porto Sul ».

Un écosystème bouleversé

« L’endroit a été choisi parce la mer y est profonde de 19 mètres. Deux mètres de dragage supplémentaire suffisent pour permettre aux navires de gros tonnage de s’y amarrer » explique un responsable gouvernemental en charge du dossier. Mais voilà, l’entreprise va compromettre la vocation touristique du lieu. Bamin elle-même reconnaît que « le dragage va rendre l’eau de la mer trouble ce qui affectera l’écosystème marin à cause de la diminution de la lumière du soleil, et la digue risque de modifier les courants ».

Pour implanter ses entrepôts, Bamin va encore devoir abattre plusieurs hectares de forêt atlantique protégée, aux alentours du terminal de charge. Il ne s’agit donc pas que d’une question de paysage. « Nous sommes en pleine illégalité, tonne le Procureur de la République en poste à Ilheus. Si l’IBAMA (l’Institut Brésilien de l’Environnement) donne son autorisation, nous allons faire recours. On ne peut pas satisfaire des besoins privés au détriment du bien public. » Le Président de la Chambre du Tourisme de la Côte du Cacau se prépare lui aussi à la bataille : « plusieurs investisseurs étrangers ont gelé leurs engagements lorsqu’ils ont pris connaissance du projet. Nous voulons être dédommagés ».

Le yoyo des autorités

Tilo Scheurmann, entrepreneur allemand est trop engagé dans les travaux de son Makenna Ressort, qui doit ouvrir en juillet, pour se retirer. Mais il est très en colère : « quel touriste va payer 500 US$ pour une chambre avec vue sur un pier industriel transportant de wagons de minerai ! Les plans du Gouvernement de la Bahia n’arrêtent pas de changer. Avant, on saluait mon initiative de développer le tourisme écologique, maintenant je suis devenu une entrave au progrès. »

Les autorités de l’Etat insistent sur le caractère indispensable de cette réalisation : « nous avons absolument besoin de développer l’infrastructure de cette région du sud de l’Etat, explique Roberto Benjamin, Secrétaire à l’industrie navale et portuaire de la Bahia. Ces travaux permettront aussi la création de nouvelles entreprises à Porto Sul qui vont créer des emplois dans une région très pauvre où les gens n’ont même pas l’eau courante. »

Un cas exemplaire

« Ce qui se passe dans la Bahia est exemplaire des défis que le Brésil tout entier va devoir surmonter ces prochaines années » explique Peter Wanke, professeur à l’Institut de recherche et de post-graduation en administration de l’Université fédérale de Rio de Janeiro. Selon une étude qu’il a menée, 22 des 25 terminaux portuaires du pays travaillent aujourd’hui à 75% de leur capacité, c’est à dire qu’ils sont pratiquement saturés, et rien n’a été entrepris pour les agrandir.

« Certaines marchandises doivent parcourir plus de 900 km par la route avant d’être embarquées, très loin de leur zone d’origine. Nous sommes au bord d’un collapse logistique. Si de nouvelles capacités de transport et d’embarquement ne sont pas très vite créées, les produits brésiliens vont perdre leur compétitivité à cause du renchérissement de ces coûts logistiques. »

Mais où implanter ces nouvelles capacités d’embarquement ? Peter Wanke ne le dit pas. Dans les villes ? Difficile, l’espace manque. Sur des portions de côte encore non bâties ? Mais la plupart des endroits possibles sont classés en réserves naturelles à protéger. L’équation environnement / développement est vraiment très complexe au Brésil. A Belo Monte, à Ponte de Tulha et partout ailleurs…

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