L’un s’appelle Nicolas, et vient de Saxon. L’autre, Louis, est natif du Val d’Illiez, en Suisse. Le premier fait dans les fruits et légumes, le second dans le parfum. Tous deux sont animés par une même passion : imposer sur les marchés bios, suisses et européens, des produits made in Brésil. Récit d’une aventure pas tout à fait comme les autres…

Ce matin-là, Nicolas Reuse se demande comment il va pouvoir me balader dans ses vergers. Il boîte bas, suite à une méchante épine qui est restée fichée dans son pied droit. « Faut pas trop y penser » !  En clopinant, nous voilà parti à travers les manguiers, les ananas, et les papayers. 60 hectares à 25km de Natal, à la frontière de la zone semi-aride du Nord-Est brésilien. Là où il y a juste assez d’eau pour ne pas risquer la sécheresse et beaucoup de soleil pour faire mûrir les fruits. De superbes ananas, presque oranges… « Des ananas sans épines explique Nicolas. Une nouvelle variété. C’est beaucoup mieux, les ouvriers ne se piquent plus. Avec l’ananas traditionnel, c’est terrible pour la récolte. Ça blesse profondément.

Pas de pesticides.

« On cultive de manière saisonnière, d’octobre à mars, quand il y a une demande en Europe. Après, quand les fruits rouges arrivent sur le marché, les fraises, les framboises, les consommateurs ne veulent plus manger d’ananas. » Et le reste de l’année, rien pour le marché brésilien ? « Je ne connais pas bien, alors je préfère me limiter à ce que je sais faire : vendre en Europe. Et puis, en bio, ici il y a beaucoup de travail de préparation. Le sol est pauvre, on ne peut mettre que de l’engrais biologique et il nous faut produire nous-mêmes nos plants parce qu’on ne trouve pas de boutures bio dans le commerce. Ça prend du temps… »

Les employés de Nicolas ? Ils apprécient. Tous ont un contrat de travail en bonne et due forme. Le travail au noir est interdit par la chartre du bio sur les marchés européens. Sal, qui désherbe entre les plants de papaye sourit : « ici on n’emploie pas de pesticide, c’est beaucoup mieux. » Dans la culture traditionnelle de la papaye, il faut traiter presque tous les jours. Alors, les gens s’empoisonnent lentement mais sûrement.

Savoir jouer sur plusieurs tableaux.

Le secret de Nicolas Reuse, c’est de savoir jouer sur 2 registres: L’Europe et le Brésil, ses plantations et ce qu’il achète à d’autres, les produits de saison et de contre-saison. Car la base principale de Nicolas n’est pas au Brésil, mais à Bellegarde, tout près d’Arles, dans le Gard. C’est là que son aventure a commencé, il y a une trentaine d’années. D’abord de l’abricot et de la pêche, bio bien sûr, puis de la salade de novembre. Celle qu’on trouve aujourd’hui en hiver dans les rayons Naturaplan de la Coop en Suisse, par exemple. Une cabus sur 2 vient de chez lui. Et en prime, des ananas du Brésil !

« Quand je suis arrivé à Bellegarde, il n’y avait que la vigne. Maintenant, 90% du revenu agricole provient du maraîchage bio. Tout le monde s’y est mis. » Soit une cinquantaine de paysans à qui Nicolas propose la certification bio. Il achète leur production et, dans son hangar tout neuf de 4000m2, il la reconditionne pour les supermarchés et les chaînes de magasins bio du nord de la France, d’Allemagne, de Hollande ou de Suisse. Surtout la Suisse. Même principe pour le Brésil : Nicolas Reuse produit des ananas et des mangues à Ceara Mirim, mais achète du gingembre et de la patate douce à des agriculteurs du Parana dans le Sud. Le tout est envoyé à Bellegarde, via Rotterdam.

« On a de la chance, chaque semaine un bateau frigorifique norvégien fait le trajet entre Natal et Rotterdam. Il y a toujours une place pour nos palettes. » Du gros business, donc ? « Pas vraiment, on reste une entreprise familiale, je travaille surtout avec ma femme. Ici, j’ai investi 500.000 francs, le prix d’une villa en Suisse. Et après 5 ans ce n’est pas encore rentable. » Nicolas se partage entre la France et le Brésil : 2 mois en automne, 2 fois 15 jours, à Pâques et en juin. « J’aimerais venir plus souvent, maintenant que les enfants sont adultes. Ces grands espaces du Nord-Est, ça lave la tête ! » C’est vrai qu’il souffle un vent chaud à décorner les bœufs, mais l’atmosphère est douce, pleine de muliples senteurs propice aux évasions mentales.

Et maintenant du parfum bio.

C’est sans doute ce qui a poussé Nicolas à se lancer dans une nouvelle aventure. Çà et la rencontre avec Louis Rossier, 84 ans, ancien parfumeur arrivé au Brésil comme représentant de Givaudan, il y a 50 ans. Retraité à Natal, il n’a pas décroché. Il s’est associé à Nicolas pour faire du parfum bio ! Rossier distille, Reuse cultive et distribue les flacons en Europe, entre salades et papayes…

« Il y a 30 ans, je suis allé dépanner un gars qui faisait du savon à Belem en Amazonie. Là-bas, j’ai découvert plein de vétiver et de patchoulis sauvage. Mais on ne pouvait pas l’exploiter parce qu’il pleuvait trop. Alors je l’ai ramené au Nord-Est. Avec 3-4 mois de soleil en continu, c’est parfait pour le séchage des plants. » Le vétiver est une base qui sert à « coller » les parfums entre eux. Il se vend 120Frs le litre (80€). En irriguant on arrive à faire 6 récoltes par an. Louis Rossier en a fait jusqu’à 12 tonnes. 10% de la production mondiale ! Aujourd’hui il a vendu ses terres et ne distille plus que pour Nicolas. Des parfums à base de de rose, de patchoulis, de citronnelle, de senteur de violette, tous cultivés bio et, innovation, mélangés à de l’alcool de fruit au lieu d’alcool dénaturé. L’alcool des fruits de Nicolas qui ont des défauts et ne sont pas exportables. « C’est souvent de meilleurs fruits, parce qu’on les laisse mûrir, poursuit Louis, ils donnent une subtile odeur complémentaire au parfum. Et puis l’alcool de fruit, c’est meilleur pour les peaux délicates. Ça irrite moins. »

Un objectif à 30%.

« Il faudrait 20 hectares pour arriver à l’équilibre, rêve notre parfumeur, on n’en a que 2 ! ». Regard du côté de Nicolas. Qui modère. Avec les 2 hectares actuels, il maîtrise. Au-delà, c’est l’aventure. Son business brésilien ne représente encore que 10% de son chiffre d’affaire. Une goutte d’eau à côté de ses activités dans le Gard. « Je vise un tiers d’ici quelques années. Et comme en France, le marché se développe, ça peut aller assez vite. » A  condition de grandir. Car le bio, en Europe, croît de 30% par an. Et la terre ne manque pas à Ceara-Mirim. Une terre encore bon marché. Avis aux amateurs !

Site internet: http://www.sarlreuse.com/

Itinéraire : Nicolas, pas de terre, pas de Valais

Nicolas Reuse a quitté le Valais à cause de la terre. « Il y a 30 ans, on disait à Saxon que la terre, on l’héritait ou on l’achetait. Je n’étais ni dans un cas ni dans l’autre, alors je suis parti. » Le père de Nicolas cultivait déjà bio à l’époque, mais à mi-temps, à côté de son job de fonctionnaire. Pas moyen de grandir, ni de laisser un pactole aux enfants pour  développer l’affaire.

Nicolas ne regrette pas : « Je n’aurais jamais pu faire ce que j’ai fait si j’étais resté en Suisse. » Et pourquoi le Brésil ? « Parce que j’ai été appelé par le gouvernement français pour faire une expertise à la Martinique sur une filière de bananes bio. Ca n’a rien donné, mais je me suis pris de passion pour l’agriculture tropicale ». Le hasard faisant bien les choses, il reçoit l’année suivante un stagiaire agronome de Sao Paulo dans son exploitation du Gard. Qui devient son ami. Le stagiaire en question vient du Nord-Est et connaît bien Louis Rossier. De fil en aiguille, jeter l’ancre à Natal s’est imposé.

Itinéraire bis: Louis, orphelin de la Ciba.

Louis Rossier vient au monde orphelin. Son père est décédé depuis 2 mois, accident du travail chez Ciba à Monthey. Sa mère meurt peu après. « En ce temps-là, être orphelin en Suisse, ce n’était pas rien. Il fallait gagner sa pitance et on était toujours une bouche en trop ». Recueilli par des oncles qui ne le ménagent pas, Louis fugue en 1936 et se rend à Monthey. Il a 12 ans. Chez Ciba, on l’estime un peu jeune pour l’engager, il se retrouve apprenti chez un boulanger.

Mais il reviendra à la chimie et au parfum. Givaudan à Genève l’engage au moment de la guerre, comme remplaçant des employés partant au service militaire. Apprentissage sur le tas. « J’allais partout. J’ai appris à tout connaître dans l’entreprise. Alors quand il a fallu quelqu’un pour ouvrir la filiale de Sao Paulo au Brésil, j’avais l’avantage. » Il restera 14 ans au service de la parfumerie genevoise avant de s’en aller travailler dans une entreprise brésilienne puis être débauché par Rhône-Poulenc, « avec un salaire 3 fois plus élevé et des vacances en Suisse chaque année ! » En 1975, il s’installe à Natal et fonde sa propre « ferme à parfum » qu’il revendra la retraite venue « à quelqu’un qui a tout arraché pour élever des vaches ! »

La Suisse ? Pas question de s’y réinstaller. « C’est mon pays, j’aime beaucoup le paysage, mais ce n’est pas un bon souvenir. J’y ai trop souffert dans mon enfance. Et puis ici, avec le soleil, c’est tellement agréable pour vivre… » Il est vrai que Louis Rossier se porte comme un charme. On lui donnerait 10 ans de moins et il ne semble pas encore prêt à décrocher.

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