Magrela, 24 ans, étoile montante de la scène graffiti de Sao Paulo, étonne autant par les courbes de ses personnages que par celle de sa trajectoire.

« Non, je ne préfère pas », répond-elle d’une voix douce mais ferme quand on lui demande d’accorder un regard à l’objectif. Rien ne sert d’insister. Prendre la pose sur commande, ce n’est pas pour Magrela. Déjà diva notre graffiteira ? Même pas.« Ce sera plus intéressant si vous la prenez, elle, en photo. », plaide-t-elle, désireuse de ne pas éclipser celle à qui elle doit son début de notoriété.

Miroir déformant
« Elle », c’est son double, plaquée contre les murs de Sao  Paulo. Dans la mégalopole référence du street art en Amérique Latine, où un mur peut connaître l’empreinte de plusieurs graffeurs dans la même journée, les marques de ses stencils auraient pu passer inaperçus. Pourtant, rua Consolação, une des grandes artères de la ville, voisine de l’université MacKenzie, rares ceux qui n’ont pas remarqué l’intrigante figure qui fait l’angle : corps rachitique, peau flasque orangée, son regard dit à ceux qui ont jeté un œil à son derrière rebondi : « Ne faites pas ceux qui n’ont rien vu !». On s’en étonne toujours, on y voit du talent souvent et on s’écrie parfois : « Mais qu’est-ce qui te prends de peindre un truc pareil ? », comme ce résident du quartier de Bom Retiro, près de estação da Luz, un vieux Juif arrivé depuis assez longtemps pour ne plus s’en souvenir. Trente ans qu’il assiste, un brin désabusé à l’amour vache qu’entretient Sao Paulo avec ses décorateurs sans mandat. Des premiers graffiteiros dénonçant la dictature aux« pixadores » couvrant les plus hauts édifices de leur calligraphie tout en verticalité, il croyait avoir tout vu. Jusqu’au MASP et au FAAP, sommités de l’art contemporain, leur aurait faire une place dans leurs prestigieuses galeries, croit-il avoir lu. Mais une fille… il ne s’en remet pas. Et qui plus est, une fille aux antipodes de l’autoportrait qu’elle dit faire. Sa voix tonne : « Les femmes, les vraies, c’est aussi à ça qu’elles ressemblent ». Le vieux monsieur, penchant légèrement la tête : « Tu dois avoir chez toi de bien étranges miroirs… ».

De Carol à Magrela
Silhouette, sourire nacré et piercing au nez, quand elle nous montre les croquis de son prochain graffe, on l’imagine davantage sur les bancs d’une fac d’Arts Plastiques que côtoyant les adolescents frondeurs de la periferia qui l’ont invitée à venir « poser » dans leur favela. Elle le sait parfaitement. « Avec la police ou un voisin pas très graffiti, ça peut aider.. », confesse-t-elle quand on la questionne sur ses faux-airs d’étudiante. Pas si « faux » que ça d’ailleurs. Il y a de cela trois ans, Carol, de son vrai prénom, était encore étudiante en management. « Mes parents en étaient très heureux… mais travailler dans une banque ou quelque chose du genre, c’était pas pour moi. », raconte-t-elle, sans états d’âme. Entre les lignes, on devine cependant l’angoisse d’alors, celle d’une vie aussi confortable que terne. L’angoisse de la légèreté.

Elle change de filière et s’inscrit à un cours d’illustration. Comme une évidence pour cette passionnée de dessin. Des frais d’inscription élevés et l’impression de ne rien apprendre de plus que ce qu’elle a découvert d’elle-même en griffonnant sur ses carnets l’incitent à ne pas poursuivre ce cursus. Mais ce cours aura le mérite de lui faire rencontrer ses premiers compagnons de graffe. Et Carol devient « Magrela » (maigrichonne), surnom gardé de l’âge ingrat. À quelques exceptions près (avec qui elles continuent de peindre régulièrement), ils n’y voient qu’un hobby et finissent par passer à autre chose. Magrela, elle, affine sa technique, et finit par faire la rencontre de ce personnage devenu sa marque de fabrique. Qu’il plaise ou qu’il choque, ça ne la regarde pas. L’important, c’est qu’il fasse réagir. Pas une mince affaire dans un pays où le corps de la femme, de la reine du carnaval de Rio à  Dilma, est sujet à une extraordinaire pression sociale.

Sao Paulo pour muse
Originaire du quartier de Vila Madalena, qu’elle a vu son grand regret se boboser à vitesse grand V cette dernière décennie, c’est avec le graffiti, dit-elle, qu’elle a appris à réellement connaître sa ville : «  Il y a toujours un passant curieux qui veut savoir ce que vous faites, avec qui vous finissez par discuter… Peindre, c’est avant tout rencontrer des gens ».Chaotique et imprévisibles comme les pluies qui s’y abattent, riche de l’énergie d’une population de milieux et d’origines extrêmement diverses, la capitale paulistanaise est sa première source d’inspiration. A l’instar d’Os Gêmeos, les enfants prodiges du street art paulistanais, et de chroniqueurs à travers leurs personnages jaunes et lyriques de la réalité sociale brésilienne, Magrela travaille à créer dans cet espace urbain « un univers à part », reconnaissable d’emblée. Récemment consacrés par une exposition qui a fait carton plein, les frères Pandolfo ont ouvert la voie aux autre graffeurs. Demain, Magrela bonne pour le musée ? « Non, ce n’est pas mon genre. Si ça permet d’élargir les horizons de certains et d’ouvrir des portes aux autres, tant mieux ! Mais le graffiti, c’est dans la rue que ça doit se passer ». Et c’est là qu’il faudra être pour la retrouver en compagnie de sa fausse jumelle.

Walid Rachedi  (http://www.lepetitjournal.com – Brésil) lundi 5 avril 2010


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