Au Brésil, l’automne austral marque le début de la grande moisson du soja et de la canne à sucre. Et chaque année à cette époque, le Brésil s’interroge sur l’état de son agriculture. Les Brésils, pourrait-on dire, car le point de vue des agro entrepreneurs diffère totalement de celui des petits exploitants qui pratiquent la culture vivrière familiale.

« Nous, les producteurs ruraux, on en a marre d’être les boucs émissaires. Si la réforme agraire n’avance pas dans ce pays, ce n’est pas notre faute ! » Katia Abreu, présidente de la Confédération Agricole Nationale, la CNA, qui regroupe les entreprises agro-industrielles du secteur moderne. « L’action du MST (Le Mouvement des Sans Terre), aussi radical qu’il puisse paraître, permet à la nation d’ouvrir les yeux sur la réalité brésilienne : des milliers de familles de paysans démunis campent le long des routes pendant que de grandes entreprises s’approprient illégalement la terre ». Communiqué de la Commission Pastorale de la Terre de l’église catholique brésilienne.

Productivité spectaculaire.

Des deux côtés, on est dans l’anathème, l’exclusion de l’autre. Cela fait des décennies que ce dialogue de sourd se perpétue. A une nuance près : aujourd’hui, ce n’est plus contre des grandes propriétés incultes que le MST se bat, comme dans les années 1980, mais contre des « entreprises rurales ». Car l’agro-industrie s’est généralisée au Brésil depuis le début du XXI° siècle, modifiant profondément la donne. Le fossé qui la sépare des petites exploitations familiales vivrières s’est creusé.

Selon une étude du Ministère de l’Agriculture datant de juillet 2009, la croissance de l’agriculture brésilienne a été de 5,59% par an depuis 2000, contre moins de 3% chaque année entre 1975 et 2000. Et cela alors que l’extension des surfaces mises en culture a été négligeable : 3,6% d’augmentation seulement en 33 ans (1975-2008). C’est donc la productivité à l’hectare qui a explosé, aussi bien pour le soja que pour la canne à sucre ou le bétail : 10,8kg de viande à l’hectare en 1975, 38,6 en 2008 ! Le Brésil est le pays qui a connu la plus grande augmentation de productivité agricole du monde pendant cette période. Loin devant la Chine, les Etats-Unis, ou l’Argentine.

Réforme agraire en panne.

Ces chiffres, bien évidemment, ne peuvent qu’alimenter le point de vue de Katia Abreu et de la CNA, mais pas seulement : les investisseurs étrangers eux aussi se ruent sur l’agro-industrie brésilienne. De 2002 à 2008, 1le tiers des investissements étrangers directs au Brésil est allé vers le secteur rural, soit 50 milliards de US$. Dans l’industrie de la canne à sucre, les capitaux étrangers représentent 20%. Parmi les multinationales présentes, la française Louis Dreyfuss et l’américaine Bunge.

A côté de ça, 37% des exploitations distribuées aux paysans sans terre dans le cadre de la réforme agraire ne produisent… rien du tout ! C’est une étude de l’Institut de sondage IBOPE qui l’affirme : 72% des familles interrogées ne tirent pas un centime de bénéfice de leur travail : 37% ne cultivent rien. 24% arrivent tout juste à produire de quoi se nourrir et 10% ne réussissent même pas à couvrir leurs besoins vitaux.

« La réforme agraire est un échec. Il faut changer de système, commente Katia Abreu. Nous ne pouvons pas continuer à financer avec des fonds publics une politique qui fabrique de la pauvreté alors qu’elle promet de l’éradiquer. » « Distribuer la terre à des familles sans ressources n’est peut-être pas la meilleure manière de faire » reconnaissent les chercheurs de l’IBOPE.

Du charbon en lieu et place de cultures.

C’est que l’appui technique aux petits paysans et les crédits bon marché nécessaires à l’achat de semences ne suivent pas. Tout le système de financement est orienté vers l’agro-industrie qui consomme quantité d’engrais, de pesticide et d’eau, mais n’emploie presque personne! Aujourd’hui, moins de 25% de la population vit encore à la campagne.

Cette réalité est flagrante dans la région d’Aimorés, à 800km de Sao Paulo, une zone agitée par des conflits de terre permanents. 409 familles, installées par la réforme agraire sur une ancienne plantation d’eucalyptus vivent du charbon de bois, tant qu’il y a encore des arbres à couper. La terre, épuisée par cette essence qui laisse les sols stériles, ne produit rien sans l’aide d’engrais à haute dose et les paysans n’ont pas d’argent pour en acheter. Ni pour replanter des arbres afin d’en exploiter le bois à l’avenir.

Action désespérée.

Indépendamment de la pollution générée par les quelques 120 fours à charbon de bois artisanaux, l’espérance des familles d’Aimorés ne dépasse pas quelques années. Quand il n’y aura plus d’eucalyptus à couper, il n’y aura plus de revenu. Excédé par cette situation et encadrés par les militants radicaux du MST, ces laissés pour compte de la réforme agraire sont allés massacrer en octobre dernier, en signe de protestation, plusieurs milliers de pieds d’orangers d’une plantation voisine.

L’affaire a fait scandale, il s’agissait d’une plantation industrielle en pleine production, mise en culture par Cutrale, le premier producteur mondial de jus d’orange. Depuis, le Ministère du Travail de Sao Paulo a enquêté et lancé une action en justice… contre Cutrale et contre d’autres fabricants de jus d’orange dont Louis Dreyfuss, les accusant de recourir à des sous-traitants qui engagent de la main d’œuvre temporaire sous-payée lors la récolte, de la main d’œuvre recrutée sur les « assentamentos » de la réforme agraire où végètent les paysans sans terre démunis !

La success story de l’agro-industrie brésilienne a parfois un goût amer…

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