A première vue, l’économie brésilienne aborde cette nouvelle décennie en fanfare : taux de croissance revu à la hausse, relance de l’emploi, bénéfices records pour les banques et dynamisme du marché intérieur. Beaucoup saluent donc la naissance d’un nouveau « tigre latino-américain » à venir. A y regarder de plus près, pourtant, il y a  des fragilités dans le modèle de développement brésilien.

L’emploi est en tête du palmarès en ce début 2010 : 181’000 postes de travail créé au mois de janvier, du jamais vu depuis l’an 2000 et un taux de chômage au plus bas. Le Ministère du Travail se frotte les mains. Il peut ainsi annoncer que les 180’000 emplois perdus en 2009 dans l’industrie à cause de la crise sont désormais compensés et que 2 millions de nouvelles places de travail devraient voir le jour d’ici la fin de l’année.

Sauf qu’une bonne partie de ces postes ne concerneront pas le secteur  manufacturier, toujours à la peine. Ils iront gonfler les services et l’agriculture, où la situation est beaucoup plus volatile.

Choux gras pour les banques, mais argent trop cher…

Même euphorie du côté des huit banques privées qui ont publié leur bilan 2009 : 24% de hausse du bénéfice, soit 23 milliards de R$ de plus dans les caisses (13 milliards de CHF / 9 milliards d’euros). La crise boursière semble loin derrière. La performance est pourtant un peu artificielle, liée à la très juteuse rentabilité des opérations pour cause des taux d’intérêt brésiliens très élevés : 8,75% l’an, le plus haut taux du monde en fait ! En comparaison  internationale, inflation déduite, cela représente un coût annuel de l’argent de 4% au Brésil, contre 3,3% en Chine et 2% au Japon.

De quoi freiner les investissements lourds, tant pour le secteur privé que pour les pouvoirs publics. Ainsi, le quotidien économique Valor a recensé 7 projets arrêtés dans le domaine minier à cause des impasses et des retards dans le développement des infrastructures ferroviaires et portuaires. Perte potentielle : 12 milliards de US$ pour les 5 ans à venir.

Parmi les projets bloqués, celui d’ArcelorMittal, qui voudrait produire 10 millions de tonnes d’acier au Brésil dès 2014. Son directeur, José Fransisco Viverios n’exclut pas de devoir acheter du minerai de fer à la concurrence pour pouvoir respecter son planning !

Désindustrialisation et modèle agricole volatile.

Entre 1970 et 2007, la part de l’industrie de transformation dans la production de richesse au Brésil s’est réduite de 30 à 23%, alors que dans d’autres pays qui ont connu un taux de croissance moyen identique de 5%, c’est l’inverse : l’industrie de transformation est aujourd’hui responsable de 55% de la richesse chinoise (25% de plus qu’en 1970) et de 38% en Corée du Sud (+ 32% par rapport à 1970).

Depuis 1970, le Brésil a misé sur ses richesses agricoles, soja, viande et sucre en tête. Cela lui a rapporté de coquets bénéfices car le prix mondial des denrées agricoles était en hausse ces 10 dernières années. Les choses ont brusquement changé en 2009.

Ainsi le prix moyen du soja, dont les stocks mondiaux n’ont jamais été aussi élevés est en replis de 5% pour la récolte 2010, après avoir perdu 16% en 2009. Certes, dans le même temps, le Brésil a multiplié sa productivité ce qui limite les pertes, mais les producteurs vont juste recevoir de quoi équilibrer leur budget et acheter les semences pour l’année prochaine. Depuis 2 ans, le soja ne leur rapporte plus rien.

Le blues de l’alcool carburant…

Idem pour ceux qui se sont lancé dans l’éthanol. A cause d’une crise mondiale du sucre qui fait flamber les prix, l’alcool carburant à la pompe a renchéri de 25% en un an. Les automobilistes se sont donc repliés vers l’essence et pour la première fois depuis 30 ans, le Brésil a dû importer du pétrole. 2 millions de barils en provenance du Vénézuela.

Pendant ce temps, les distilleries d’alcool-carburant tournent au ralenti. Elles ne prévoient pas un mieux pour la récolte de canne de 2010 qui va démarrer en mars-avril. Certes, dans le monde rural, les années se suivent et ne se ressemblent pas, mais les soubresauts conjoncturels rendent difficile les prévisions pour qui mise trop sur ce secteur.

Les illusions dangereuses du marché intérieur :

Dans son programme de candidature, Dilma Rousseff insiste sur la nécessité de renforcer le marché intérieur brésilien, « afin de profiter de ces nouveaux consommateurs de la classe moyenne qui bénéficient des programmes sociaux du gouvernement ». Il est vrai que depuis 2002, cette augmentation régulière du nombre de consommateurs a joué un rôle important dans la croissance brésilienne.

Mais les produits mis sur ce marché sont pour beaucoup importés. Au bout de la chaîne, ils coûtent plus qu’ils ne rapportent. Ainsi, le Brésil exporte du fer vers la Chine qui elle, lui retourne des produits manufacturés. Coût comparatif : la tonne moyenne exportée par le Brésil vers la Chine lui rapporte 115US$, la tonne moyenne importée de Chine lui coûte 2’857 US$ !

Repenser le futur

Analystes et responsables du monde des affaires sont de plus en plus nombreux à s’inquiéter de ces indices. C’est un phénomène nouveau qui vient tempérer l’euphorie dont le Brésil faisait encore preuve, fin 2009, lorsque le pays découvrait qu’il avait échappé à la crise mondiale. Les politiques, eux, ne paraissent pas avoir pris la mesure du problème. Ni la candidate officielle Dilma Rousseff, ni son principal concurrent José Serra ne s’inquiètent publiquement de ces signaux d’alerte.

Il y a pourtant consensus chez les spécialistes : pour équilibrer la croissance brésilienne, il faut augmenter la part des exportations, notamment celle des produits manufacturés. Et il y a de la marge pour cela : en 2009, son commerce extérieur ne représentait que 29% du PIB, contre 61% en Chine et… 118% en Corée du Sud !

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