2serrapel2En 1985, je me suis rendu à la Serra Pelada pour y effectuer un reportage pour le compte du défunt Journal de Genève. La grande vague de la fièvre de l’or était déjà passée, mais des milliers de garimpeiros s’activaient encore au fond de la mine. A cette époque, on parlait déjà de la nécessité de mécaniser l’exploitation, mais on n’évoquait pas encore la fermeture brutale des lieux qui allait avoir lieu en 1992. Voici quelques extraits de ce reportage d’époque…

Serra Pelada… Tant d’encre a déjà coulé à propos de cette montagne magique devenue cratère géant. Pour comprendre cette incroyable épopée ressurgie d’un autre siècle, il faut descendre au fond du trou. Il faut aussi patiemment démonter les multiples cercles de vérité, de mensonges, de mystifications et de fausses espérances qui ceinturent cette cathédrale dorée et misérable. (…)

Les images, on les connaît. Visages couverts de boue, fourmillement de loques humaines gravissant les parois escarpées de la mine, sacs de terre sur le dos, moutonnement infini des baraques en bois qui donnent un abri précaire à ces dizaines de milliers d’esclaves modernes. Esclaves d’une seule et même passion : trouver de l’or. Pour être riches enfin… Ne plus crever la misère sur des terres dont on a été dépossédés ou dans l’aride sertão du Nord-est.

Une chaine d’intérêts réciproques indémêlables

Car les garimpeiros de la Serra Pelada ne sont pas des professionnels. Tout comme le caveau qu’ils creusent n’a rien à voir avec les traditionnels gisements exploités manuellement qui émaillent le reste de l’Amazonie. Non, la Serra Pelada, c’est une mine clandestine où travaillent des paysans expulsés de leur campagne, pour des petits entrepreneurs qui fraudent le fisc et leurs obligations sociales.

Waldemar est un doux hippie originaire de Santa Catarina, dans le sud du Brésil. Il traque le métal noble pratiquement sans interruption depuis 4 ans, après avoir abandonné les cours d’économie qu’il suivait à l’Université. Petit patron ? Associé ? Manœuvre ? Les 3 à la fois. Waldemar, il y a 2 ans, a « bamburré », trouvé le filon. 200kg d’or. Il est multimillionnaire. Mais il continue à travailler sur les lots de ses voisins, comme journalier, charriant des sacs de sable et de roche qu’on lavera ensuite dans les petits extracteurs d’or éparpillés dans toute la ville. En même temps, il possède des pourcentages sur la production d’or dans une quinzaine de concessions. Et il gère, pour un investisseur extérieur, une unité d’extraction et de lavage d’or dans laquelle travaillent 10 personnes et, selon les moments une vingtaine de journaliers.

GoldNuggetSerraPelada6-7kiloMystique, Waldemar croit aux  énergies cosmiques. Malgré sa fortune, il reste dans l’enfer de la Serra Pelada car il veut toucher du doigt la « veine aurifère fondamentale », éprouver physiquement la sensation que va nécessairement lui procurer le fait de libérer des entrailles de la terre la puissance de l’or. « Dans toute l’histoire du monde, chaque fois qu’on a trouvé de l’or, le sang coule et des événements extraordinaires ont lieu ! » Cette expérience une fois réalisée, Waldemar s’en ira acheter une ferme pour faire de l’agriculture biodynamique et donner asile aux vieux, aux déshérités, aux orphelins… Patron ? Ouvrier ? Associé ? Garimpeiro !

Passarinho le flambeur…

Lui, c’est une tonne qu’il a découverte d’un coup. Beaucoup de poussière d’or, mais aussi 2 pépites, l’une de 40kg, l’autre de 75 ! A 10’000US$ le kg… Passarinho est un ancien manœuvre employé à la construction du barrage de Tucuruí. Il a tout abandonné un jour pour venir gratter le dos de la Serra. En octobre 1982, le jackpot lui est tombé dans les bras. La grande fête. Il a bouclé à clef une boîte de nuit de Marabá, la ville du repli pour les garimpeiros fatigués, avec dedans, tous les clients. Et la totalité des prostituées présentes. Il a offert la tournée générale toute la nuit.

Puis il s’est payé une maison, une fazenda, 30 voitures, un petit avion et 3 camions pour monter une entreprise de transport. Aujourd’hui, Passarinho est de retour à la mine. Comme simple journalier. Les 30 voitures gisent au fond de la forêt, toutes accidentées, l’entreprise de transport a fait faillite, l’avion a été vendu.

Carlos l’économiste.

chercheurCarlos est du genre plus prudent. Et familial. Economiste à Sao Paulo, sans emploi, il propose à ses frères d’investir dans la Serra Pelada. La tribu a plusieurs cordes à son arc : une ferme d’élevage dans le Goias, un magasin d’achat et de vente d’or dans une ville de l’intérieur et Carlos qui assure la marche de l’exploitation à la Serra Pelada. IL n’en sort pratiquement jamais. Ses frères apportent les capitaux, la main d’œuvre est payée au pourcentage. « Trois ans qu’on investit sans arrêt. Sans avoir rien trouvé jusqu’à récemment. Depuis un mois, enfin, notre mine commence à donner. Modestement. Mais si ça continue, on se récupérera.

Puis il y a les autres, tous les autres, ceux qui viennent tenter leur chance quelques semaines ou quelques mois. Au pourcentage ou comme journaliers. Qui tombent malades et repartent dans leurs familles crevant la faim dans les bidonvilles d’Imperatriz ou de Maraba. Ou ceux qui trouvent quelques grammes d’or et se mettent en ménage avec la première prostituée venue, abandonnant femme et enfants à leur sombre misère. Patrons ? Ouvriers ? Associés ? Qui est qui à la Serra Pelada ? Impossible d’établir des catégories définitives.

Chacun est un peu dépendant et responsable de l’autre. Par les liens économiques, mais aussi par la nature du travail. Si l’un creuse trop vite, n’étaye pas suffisamment sa mine, la plateforme du voisin risque de lui dégringoler dessus. C’est peut-être à cause de cette solidarité nécessaire que les rues de la favela sont si calmes et tranquilles le soir. A moins que ce ne soit dû à l’absence d’alcool et de femmes dont l’entrée est interdite à la Serra Pelada.

João, le pharmacien.

João, lui, fait partie des intermédiaires, ceux investissent de l’extérieur et touchent leur dividende si l’or surgit. Au départ, ils étaient bannis de la mine. Pourchassés. Aujourd’hui, ils se multiplient comme des lapins.

Parmi eux, João Dias, le pharmacien. Il tient boutique au centre de Marabá, la capitale du sud du Para, à 130km de la Serra Pelada. Né dans le Minas Gerais, il est arrivé en 1971, sans aucune formation médicale. Son boulot, c’est la vente, pas le conseil. N’importe quelle potion à n’importe qui. (…) Début des années 1980, c’est l’époque des grands travaux dans la région. Il installe une succursale à Tucuruí et devient l’unique fournisseur des ouvriers du barrage en construction. Puis une autre à Carajás où la compagnie Vale do Rio Doce aménage l’exploitation d’un immense gisement de fer. Et à Serra Pelada, enfin qui vient d’être découverte.

artwork_images_928_423928_sebastiao-salgadoIl se lance prudemment dans la course au métal précieux. En achetant des pourcentages, mais sans jamais dégarnir son stock de médicaments. Joao Dias ne met pratiquement jamais les pieds à la Serra Pelada, mais il a des parts dans 480 concessions et emploie une dizaine de contrôleurs qui surveillent la main d’œuvre sur place. « C’est un à côté… un à côté. Je gagne assez bien ma vie avec mes pharmacies. » Un à côté qui lui rapporte tout de même, bon an mal an, quelques centaines de milliers de dollars.

Un exploiteur João Dias ? Non, un investisseur. Rien qu’un investisseur qui a un peu plus de moyens que les autres. Il ne reçoit que sa part. Le gramme d’or est au même prix pour tout le monde. Acheté par la Caisse Economique Fédérale, banque d’Etat, qui le revend à la Banque Centrale. Le métal jaune est payé à bon prix : le tarif de la Bourse de Londres, actualisé 2 fois par jour et transformé en cruzeiros au cours du change parallèle. Inutile de faire de la contrebande, on n’y gagne pas un centavo supplémentaire. (…)

Sortir du tunnel.

La Serra Pelada est aujourd’hui dans une situation inextricable. Les garimpeiros ont creusé jusqu’à la cote – 90. Ils ont atteint la nappe phréatique et malgré les puissantes pompes installées, impossible de vider l’eau au fur et à mesure qu’elle remplit le fond du cratère. Quand tout va bien, les 40’000 ou 50’000 garimpeiros travaillent un jour sur 3. Les parois de la mine sont si mal étayées qu’elles s’écroulent en permanence, provoquant quotidiennement des accidents graves. La quantité d’or découvert s’amenuise tellement que les investissements ne sont bientôt plus couverts.

Il y a peut-être encore de l’or, selon les sondages effectués par la DOCEGEO, mais bien plus bas, autour de la cote – 150. On ne peut techniquement l’exploiter que mécaniquement et d’une manière souterraine. Malgré cela, à Brasilia, le Parlement vient de voter, unanime, une loi garantissant pour 5 ans encore, l’exploitation manuelle de la Serra Pelada. Aucun politicien n’ose prendre la responsabilité de mettre la clé sous la porte et de renvoyer aux conflits de terre les garimpeiros désœuvrés.

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Post Scriptum : la mine de Serra Pelada a finalement été désactivée en 1992, elle pourrait rouvrir en 2010, sous forme d’une exploitation mécanisée (voir dans ce numéro « Serra Pelada 1, la renaissance d’une mine fantôme ».) ©Jean-Jacques Fontaine et Le Journal de Genève, octobre 1985

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