Des UPP dans toutes les favelas ?

cidade de deus2La campagne de pacification policière menée dans 5 favelas de Rio de Janeiro est une réussite incontestable, malgré ses imperfections. Peut-on dès lors penser à généraliser l’expérience  à toutes les favelas de la ville ? Le journal Globo à qui on doit cette grande enquête sur la démocratie retrouvée dans les favelas a posé la question à plusieurs spécialistes. Réponses en quelques projections et beaucoup d’interrogations.

« La pacification des favelas doit être une politique d’Etat. C’est la condition pour que les projets dont nous constatons la mise en place se poursuivent dans le futur. » André Luiz Abreu de Souza, sociologue et coordonateur du Forum Communautaire Lucio Bispo a sans doute raison. Encore faut-il savoir de quoi on parle quand on parle de favelas à Rio de Janeiro.

La surface de la ville de Berlin

Selon les dernières statistiques de l’Institut Pereira Passos, chargé de surveiller l’évolution de ces quartiers d’habitat sauvage, leur nombre ne cesse de croître : 19 nouvelles favelas ont fait leur apparition depuis janvier dernier, une croissance de 6,88%, sans compter la densification horizontale et verticale de celles qui existent déjà. Il y a très exactement 1020 favelas recensées à Rio, couvrant une surface de 865.000 m2, la superficie de la ville de Berlin. Elles abritent un peu plus de 1,3 millions d’habitants, soit 19% de la population totale de la ville. Sans compter ceux qui vivent dans les agglomérations de la périphérie.

Les favelas, outre le fait qu’elles sont pour la plupart sous la coupe de pouvoirs parallèles dictatoriaux, sont le creuset le plus flagrant des inégalités. Plus on monte la colline, plus l’habitat devient rudimentaire. On trouve ainsi, à l’entrée de Chapeu Mangeira, près de la plage de Copacabana, la villa cossue de l’ex-gouverneur de l’Etat de Rio, Benedita da Silva, mais la majorité des 150 familles qui vivent plus haut, à Babilonia, sont logés dans des baraques de bois et de tôles qui risquent de s’effondrer à chaque orage. A Santa Marta, « les riches sont en bas, les pauvres en haut ». La revitalisation du funiculaire, qui parcourt le quartier jusqu’à son sommet, réalisée après l’installation de l’UPP, va permettre d’assainir toute une zone formée de baraquements précaires et insalubres. On mesure le défi !

Entre 3’000 et 12’000 policiers de plus

150109_batanPour généraliser les UPP à l’ensemble des favelas de Rio de Janeiro, il faudrait créer entre 32 et 123 nouvelles Unités de Police de Pacification. 123 UPP doté de 12’264 policiers pour un  coût de 339 millions de R$ par an (200 millions de CHF / 130 millions d’euros) si on compte un agent pour 106 habitants, chiffre que préconise le Secrétariat d’Etat à la Sécurité, 32 UPP supplémentaires et 3’209 policiers pour 70 millions de R$ par an si la référence est la norme appliquée actuellement aux 5 UPP déjà en fonctionnement (1 policier pour 405 habitants).  La réalité se situe sans doute à mi-chemin, 1 policier pour 168 habitants, soit 77 nouvelles Unité de Police de Pacification, 7’700 policiers et un coût annuel de 214 millions de R$ (125 millions de CHF / 85 millions d’euros) investissements dans les infrastructures et les services sociaux compris.

Le chiffre paraît énorme mais il ne représenterait que 0,4% des dépenses actuelles de l’Etat de Rio, ou 5% de celles du Secrétariat à la Sécurité. Et d’après le calcul des experts, le retour sur investissement serait significatif : 38 milliards de R$ supplémentaires pour le PIB municipal ou une augmentation de 30% de la recette fiscale due à l’insertion de ces millions d’habitants dans l’économie légale.

Cadastrer les lieux et former les policiers

Réaliste ce calcul ? Oui si on arrive à résoudre les autres défis. A commencer par la régularisation des titres de propriétés. Aucun acte officiel ne vient en effet sanctionner la possession d’une maison dans les favelas, achat et vente d’immeuble se font au siège de l’association des habitants, qui s’en porte garant, via un contrat sans autre valeur légale. Ceci quand les habitations ne sont pas tout simplement occupées arbitrairement.

Autre pari, former les 7’700 gendarmes supplémentaires aux tâches particulières de la police de proximité. Là encore un défi titanesque quand on sait que, héritage du régime militaire oblige, les forces de l’ordre sont entraînées à mener des opérations coup de poing contre le trafic dans le contexte d’une guérilla urbaine et non pas à gérer les conflits entre habitants.

L’ambiance reste malgré tout à l’optimisme après les succès constatés. André Urani, directeur de l’Institut d’Etudes du Travail et de la Société (IETS) considère que « nous vivons un moment rare où le dialogue et le rapprochement entre les différentes institutions du gouvernement, de la société civile et de l’initiative privée peut créer un électrochoc de richesse ». Il faut pour cela harmoniser les agendas et les objectifs de ces diverses institutions. « Une chose qui ne s’est encore jamais faite au Brésil. » conclut André Urani.

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