4. crackland1Cracolândia, littéralement « le pays du crack », c’est un coin d’enfer fiché en plein milieu du centre commercial de Sao Paulo. S’y côtoie prostitution, mendicité infantile et victimes de la drogue la plus meurtrière, le crack. Cette excroissance urbaine est un dépotoir humain auquel le voisinage est devenu indifférent et qui a échappe au contrôle des autorités. Entre répression et encadrement social, la Municipalité se cherche. Seule certitude, ça ne peut pas continuer comme ça.


Du haut des 51 étages du gratte-ciel Mirante do Vale, on peut surveiller le quartier central des commerçants qui rappelle un marché oriental. Des vendeurs ambulants de tout les cotés et de toutes les couleurs tentent de séduire le public avec le prix le moins cher. Le bazar, le chaos, les bruits de la grande ville, les milliers de gens qui passent et qui ne regardent même pas… Et d’un coup, le paysage se transforme. En plein coeur de São Paulo, on a l´impression d´être entré dans une zone interdite : Cracolândia.

10R$ la pierre de crack

On plonge soudain dans un vide et un silence qui font oublier qu´on se trouve au centre de cette mégalopole qu’est Sao Paulo. Le temps s´arrête, on a peur de faire le moindre bruit. Le sentiment d´être devant un tableau impressionniste que l´on a juste envie d´observer en toute discrétion.

Dans un des coins, des scènes de libertinage, des femmes de tous âges qui attendent le prochain client en fumant une cigarette. A quelques mètres, des enfants des rues qui demandent l’aumône au feu rouge. De l´autre coté de la rue, les utilisateurs de drogue. Souvent des enfants et des adolescents qui se concentrent là et échangent des objets de toute sorte contre de la drogue. Ces mineurs ont souvent quitté leur foyer à cause de scènes de violences, des abus ou du besoin d´argent. Ils succombent au vice et finissent par peupler les rues au milieu des ordures et sous le regard indifférent de la société.

SP_CracolandiaLa pierre coûte 10R$ (5,90 CHF / 3,80 euros) et le vendredi, les trafiquants pratiquent des « soldes-éclair » durant lesquelles la pierre se vend à moitié prix. Pourquoi le vendredi ? Parce que c’est ce jour-là que les « consommateurs » de la classe moyenne viennent se mélanger aux toxicomanes qui vivent dans la rue à Cracolândia pour faire leurs provisions hebdomadaires. Du coup, le volume des transactions explose, le nombre de vendeurs aussi, et les prix chutent…

A la recherche d’une solution.

Pour tenter de diminuer la quantité d´enfants abandonnés et de drogués de la région, la Préfecture et le Gouvernement de l´État de São Paulo ont lancé un programme qui vise identifier les trafiquants et à tracer leur profil. Tous les jours, trois fois par jour depuis un mois, 16 policiers photographient discrètement les lieux. Pour repérer les vendeurs, mais aussi pour vérifier chaque semaine s’il y a eu une baisse du nombre d´utilisateurs qui vivent dans les rues. Interrogé par un journaliste de la Folha de São Paulo, le Secrétaire Municipal à la Sécurité Urbaine, Edson Ortega explique : « Notre intention est de lier l´intervention de la police à une aide médicale aux dépendants de la drogue ».

Normalement, les consommateurs de crack refusent cette assistance, qu’elle soit médicale ou sociale. Ils ne veulent pas fréquenter des centres de réhabilitation pour dépendants car, selon eux, il y a ‘trop de règles à suivre’. D´un autre coté, les organismes d’aide sociale ne sont pas tous d´accord d’abriter ces drogués, « qui pourraient apporter des maladies ou démontrer un comportement violent envers d´autres ».

cracolandia3Des centres d’accueil ouverts 24h sur 24

Un point de vue qui caractérise bien le manque de préparation et l´incompétence dont font preuve les services de l’Etat en matière d´aide aux dépendants de la drogue. Et des préjugés qui entachent encore les politiques publiques dans ce domaine.

La solution, qui semble faire consensus, serait d´implanter des centres communautaires ouverts 24 heures sur 24, sans obliger les drogués à les fréquenter. Comme cela existe déjà dans d’autres pays, ces centres devraient pouvoir offrir des douches et des activités d’encadrement à ceux qui s’y rendent. Un lieu expérimental de ce genre a été inauguré en juillet au Parque Dom Pedro. Ceux qui y viennent sont chaque jour un peu plus nombreux. Sans qu’on remarque pour autant une baisse significative du nombre de ceux qui vivent dans la rue.

Pour faire diminuer pour de bon la fréquentation de Cracolândia, un tel centre devrait pouvoir offrir un accompagnement sanitaire et médical, ce qui n’est pas encore le cas. Et, qui sait, à plus long terme, envisager d’organiser, dans le cadre de son accompagnement, la distribution sous contrôle de drogue pour les plus dépendants. Une question controversée à propos de laquelle la discussion n’a pas encore vraiment commencé au Brésil.

Lisa Elkaim, Sao Paulo

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