08. On l'appelait l'arbre de vie_3_1Comment empêcher les gens de voler les tôles d’aluminium qui protègent des pipes-lines en développant des substituts écologiques via des coopératives d’artisanes ? Cette solution miracle s’appelle projet Carnauba, et elle associe Petrobras, la compagnie pétrolière nationale brésilienne et un couple d’artisans visionnaires qui a abandonné Sao Paulo   pour se lancer dans cette aventure en plein sertão du Nord-Est 

Jean-Batiste Dantas pousse un grand soupir. 2 nouvelles tôles de protection en aluminium viennent encore d’être volée sur un des pipelines qu’il surveille. « C’est chaque jour comme ça, les gens les piquent pour les revendre sur les marchés. Et l’aluminium, ici, ça vaut cher… »

carnaubaune natte de carnauba bituminée en placeNous sommes près d’Assu, dans le Rio Grande do Norte, à 300km de la mer, en plein sertao aride. La région est assise sur une nappe de pétrole lourd et Jean-Batiste est reponsable des infrastructures de la Petrobras, la compagnie nationale brésilienne des pétroles, dans cette zone. « Ici, on a un pétrole très visqueux. Il ne sort pas tout seul. On doit injecter de la vapeur à 220° dans le sol pour l’extraire ». De là tous ces tuyaux brûlants qui courent la campagne dessechée, dans leur gaine de sagex protégée par ces tôles d’aluminium. « C’est pour éviter de perdre de la chaleur et que les gens ne se brûlent pas » explique Jean-Batiste. Mais les tôles d’aluminium disparaissent…

Un palmier presque magique

Disparaissaient, plutôt, car Jean-Batiste pense avoir trouvé la parade : la « carnauba » (prononcez carna-ouba), un arbre très commun dans tout le sertao du nord-est brésilien. Jean-Batiste Dantas a eu l’idée d’utiliser les palmes de la carnauba pour remplacer les tôles d’aluminium sur ses canalisations. Il est natif de la région, il connaît donc bien ce palmier, il connait bien les artisans qui jadis, tissaient la carnauba pour en faire des nattes, des corbeilles ou des paniers. Depuis, les gens ont abandonné, il n’y a plus de marché. On est passé au « tout-plastique » Alors les palmiers-carnauba, on les abat pour faire du charbon de bois. Dommage parce que ça met plus de 20 ans à pousser et que les racines désalinisent le sol, ce qui favorise les cultures.

carnaubaDu palmier carnauba à l'infini...« Dans le temps, explique Jean-Batiste, on disait de la carnauba que c’était l’arbre de vie, parce qu’on pouvait tout faire avec. Le tisser, mais aussi utiliser son tronc pour la charpente, et la poudre qui protège ses palmes contre le soleil comme enduit pour protéger la surface des disques, à l’époque où ceux-ci étaient en vinyl ». Aujourd’hui, la cire de carnauba sert encore un peu pour assembler des composants électroniques, mais elle est de plus en plus remplacée par des substituts chimiques, meilleur marché.

Un coup de pouce de Petrobras…

Lorque Jean-Batiste a proposé à Petrobras d’utiliser la carnauba pour isoler les tuyaux, on s’est dit que le soleil lui avait un peu trop tapé sur la tête! Mais il a insisté, et les ingénieurs ont fini par mettre au point un enduit bituminé capable d’imperméabiliser les nattes de carnauba. Résultat, presqu’aussi durable que l’aluminium, 8 ans en moyenne, et 20% moins cher… En outre, plus de vol. La carnauba bituminée n’a  aucune valeur de revente !

Encore fallait-il produire. Et en assez grande quantité pour satisfaire les appétit de la Petrobras.  Là encore, Jean-Baptiste Dantas a choisi d’inventer. A Assu, il s’était lié avec un jeune couple, elle, fille de la région, lui, émigré de Sao Paulo par amour de sa belle. Les deux ont choisi de s’installer dans ce nord-est ingrat pour y revaloriser l’artisanat traditionnel. Lorsque Jean-Baptiste a fait leur connaissance, Dario et Graça Ramalho venaient de créer l’association « Carnauba Viva » .

« Quand il nous a parlé de son idée, Dario et moi, on s’est dit qu’il fallait foncer, se rappelle Graça. On avait commencé à faire faire à quelques femmes des environs de petits objets artisanaux, mais les débouchés étaient limités. Là, du coup, on allait pouvoir jouer dans la cour des grands ! » Avec l’aide financière du fond de développement social de Petrobras, Dario et Graça et Jean-Baptiste créent une coopérative de production chargée de prospecter les artisanes susceptibles de tisser des nattes calibrées à 1m50 sur 0,80, -le tissage, c’est surtout une activité féminine dans le nord-est-, des nattes qui seront ensuite regroupées pour être « bituminées » et livrées à la Petrobras.

carnauba, la vie de Dodora a changé… qui se transforme en poule aux œufs d’or

4 ans après, on en est à 300 artisanes et 50km de tuyaux déjà recouverts par ce nouveau matériau. « Il faudrait fabriquer beaucoup plus, juge Jean-Baptiste, mais on ne veut pas aller trop vite, on veut adapter le rythme de production à la capacité de croissance de la coopérative. » Et tant pis si la substitution des tôles d’aluminium doit prendre plus de temps… « Il faut aussi penser que si on va trop vite, ou que Petrobras change d’avis, explique Graça, toutes ces femmes vont se retrouver sans ce revenu d’appoint qui est devenu déterminant pour elles. Alors on cherche des débouchés alternatifs, -on a pas encore trouvé le bon créneau-, et on avance à petite vitesse. »

Direction « l’Assentamento » Palheiros 3 près d’Upanema, à 70km d’Assu. Une centaine de petites maison écrasées de chaleur, alignées au cordeau le long d’une unique route, une piste en terre sur laquelle chaque mouvement soulève un nuage de poussière. Les assentamentos au Brésil, littéralement les « endroits ou s’asseoir », ce sont des villages nés de la réforme agraire, sur les propriétés où ont été installés les paysans sans terre. Chacun y reçoit son lopin individuel, à lui de le mettre en valeur. Les aides financières au démarrage sont pratiquement inexistantes, et la vie dans les assentamentos est faite en général de dénument et de privation.

Une nouvelle source de revenu régulier…

Palheiros 3 a 20 ans d’existence. Aujourd’hui, 90 artisanes tissent la carnauba pour Petrobras, réparties en 3 équipes de 30, chacune sous la responsabilité d’une « superviseuse » chargée de veiller à la bonne facture de la marchandise. Antonia Rita est l’une d’entre elles. Elle tisse aussi ses propres nattes, 2 à 3 par jour. « Avant, c’était une lutte quotidienne, rien que pour manger. On cultive un peu quand il y a les pluies, mais après, il n’y a plus rien. Combien de fois mes enfants réclamaient un bout de pain, un biscuit et je n’avais rien. Il fallait que je trouve des trucs pour les distraire, pour leur faire oublier la faim. »carnaubaAssis sur les nouvelles chaises d'Antonia Rita

Aujourd’hui, Antonia Rita ne connaît plus la peur du lendemain. « on a pu s’acheter le frigo, une radio, la télévision et les chaises sur lesquelles vous êtes assis. Avant on avait même pas de quoi recevoir les gens ». Et c’est vrai que nous sommes confortablement installés sur des sièges en plastique blanc, à l’ombre d’un manguier dont on partage la fraîcheur avec l’âne du logis, qui ponctue de ses bruyantes approbations notre conversation …

« Il me manque encore une armoire et la cuisinière à gaz, poursuit Antonia Rita. C’est important la cuisinière. Pour le moment on chauffe au bois. Mais je vais bientôt pouvoir l’acheter. Je mets tous les jours de l’argent de côté. » Chaque natte de carnauba est vendue 6,50 reais (4,20frs) à la coopérative, le matériel pour la fabriquer coûtant 0,80 reais, ce qui laisse une bonne marge à chacune de ces femmes. A trois nattes par jour, cela fait à peu près 600 réais par mois, soit 2 salaires minimum, un apport financier comme n’en ont jamais connu ces artisanes.

… qui profite d’abord aux femmes

Carnauba Viva revend ces mêmes nattes à 17,50 reais à Petrobras, ce qui génère là encore un bénéfice confortable permettant de développer des actions socio-culturelles avec les enfants de ces tisserandes. Et Petrobras, qui fournit pourtant gratuitement l’enduit bituminé, s’y retrouve largement, avec des coûts 20% plus bas que ceux de l’aluminium ! Typiquement un projet « Win-Win », gagnant-gagnant…

« Depuis que je tisse ces nattes, explique Dodora, une autre artisane de Palheiros 3, je reçois mon chèque régulièrement et j’ai de l’argent à moi à la maison. Avant , il n’y avait que celui de mon homme, pas souvent, et encore, tout passait au bistrot ! Maintenant, c’est moi qui peut décider ce que j’achète pour moi et pour ma famille ». Très important ça ! Les femmes en acquérant leur autonomie financière, sont en train de révolutionner les rapports entre les sexes partout où l’on produit des nattes de carnauba. Car en prenant le contrôler des finances domestiques, dans cet univers profondément empreint de machisme, elles se font écouter et imposent leur volonté. Contrairement à leurs maris, les femmes, envisagent la vie sur le long terme. Celui qui va de la naissance de leurs enfants à leur maturité. Quand on pense comme ça, l’avenir devient planifiable et on cesse de réfléchir au jour le jour…

Une révolution, je vous le disais. (JJF)

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