msanta_marta4Comment parler des favelas ? Quel regard la presse brésilienne porte-t-elle sur la violence urbaine? Quels liens fait-elle entre favela et violence. Journaliste, chercheurs, étudiants et animateurs sociaux et  se sont posés la question à l’occasion d’un séminaire  organisé par l’Université Fédérale de Rio de  Janeiro (UFRJ), l’Ambassade du Canada au  Brésil et le Consulat américain de Rio. Conclusion : les favelas sont multiples, elles e ne se laissent pas réduire à un titre de  journal, aussi tonitruant soit-il.

« Le Morro Santa Marta (dans la zone sud de Rio de Janeiro) est systématiquement appelé Dona Marta dans la presse. L’autre jour, le Président Lula est venu le visiter. Dans son discours, il a toujours parlé de « Santa Marta », mais le lendemain, tous les journaux ont écrit « Dona Marta » ! C’est comme si les médias avaient décidé que ce quartier n’a pas de nom, pas d’histoire, en dehors de ce que la presse lui fabrique. » Itamar Silva, journaliste et animateur communautaire à Santa Marta, se bat depuis 20 ans pour qu’on parle autrement des favelas dans la presse. Il a été l’une des personnalités marquantes de ce séminaire.

Fascination, rejet et méconnaissance.

La parole médiatique sur ces formes d’habitats est pleine d’ambiguïté. Les favelas, qui échappent au contrôle de l’Etat mais font complètement partie du tissu urbain, sont objet de fascination et de rejet, à l’égal des banlieues en France. Sans qu’on s’interroge sur leur véritable identité.

Ivana Bentes, directrice du département de communication de l’UFRJ, a fait de cette question sa thèse de doctorat: « l’image de la favela oscille entre romantisme et diabolisation. Le premier film sur les favelas de Rio date de 1927. On y montre un univers associé à la lèpre, au cancer, qui n’a pas sa place dans la société. Ce regard prévaut encore aujourd’hui dans la presse. A l’inverse, dans les feuilletons télévisés et au cinéma, la favela est le lieu de la pauvreté romantique où tout le monde est beau, tout le monde est gentil. Rappelez-vous Orfeu Negro de Marcel Carné, en 1957 ! C’est toute l’ambiguïté du message. »

Violence et favelas : association infernale…

Fernando Molica, éditorialiste au journal O Dia a publié un livre analysant 13 affaires criminelles relatées par les médias entre 1950 et aujourd’hui : « la vision du crime chez le journaliste a changé, mais l’association crime et favela reste la même. Dans les années cinquante, la société était vue comme un ensemble homogène dont il fallait éliminer les délinquants, perçus comme des corps étrangers ». Depuis, avec l’urbanisation galopante, la violence est devenue une composante de la société brésilienne.

« Au sortir de la censure liée à la dictature militaire, les journalistes découvrent les guérillas urbaines, les escadrons de la mort et finalement les commandos du trafic de drogue. On est dans les années 1980-90 et ils se mettent à faire des portraits, souvent complaisants des auteurs de crimes. Le délinquant devient victime (de la pauvreté, de la violence policière), la victime, la vraie, elle, passe à la trappe. »

De la déification de la sécurité.

« Aujourd’hui, il n’y a plus de complaisance pour les criminels. On est passé au discours sur la sécurité » analyse Paulo Vaz, sociologue des médias. « La violence est perçue comme inévitable dans la vie de tous les jours. L’agression d’hier va se reproduire demain et va vous concerner. » Donc il faut s’en protéger, quitte à faire appel à plus de police, aux caméras d’espionnage, aux murs et palissades de sûreté.

« Evolution dangereuse, estime Paulo Vaz, car sous prétexte de sécurité, on accepte d’abandonner une partie de sa liberté. Et on hiérarchise la société en créant des catégories : délinquants marginaux, milices d’autodéfense, pauvreté « sous-humaine », etc … Le principe d’égalité de la démocratie est abandonné. »

L’espoir : l’irruption des blogs et des sites qui parlent depuis l’intérieur.

Comment sortir de cette association automatique bidonvilles = criminalité ? « En publiant la parole des habitants de ces quartiers oubliés » prône Oona Castro. Elle est l’auteur d’Overmundo, un site de diffusion de la culture populaire. Overmundo, fonctionne sur le modèle Wipkipédia. Sa rédaction est collective, chacun peut apporter sa contribution, corriger les autres. La régulation du contenu se fait par les lecteurs/contributeurs eux-mêmes. « C’est le seul chemin possible pour faire émerger les multiples expériences culturelles et sociales, qui sont la colonne vertébrale de la vie dans les favelas du Brésil, bien plus que les affrontements entre police et trafiquants dont la presse nous abreuve ».

Reste à faire émerger ces récits dans les médias traditionnels. Cela ne va pas de soi. « Les journaux raisonne toujours sur le mode binaire : soit les favelas sont calmes, donc elles sont sous le contrôle de la police, soit elles sont dangereuses parce que dominées par les trafiquants. Dans les médias, les favelas n’ont pas encore d’existence autonome », conclut Oona Castro. Note d’espoir cependant: les moins de 35 ans s’informent de moins en mois à la télévision et dans la presse. Leur univers, ce sont les sites participatifs du web 2.0. Là où justement fleurissent des initiatives comme Overmundo. Et ces moins de 35 ans sont la majorité de la population brésilienne. (JJF)

Pour aller plus loin:

Lien sur le reportage (en français) de Rafael Gomide : enquête-inflitration dans la police: pourquoi
la police de Rio est-elle la plus violente du Brésil ? (prix Lorenzo Natali 2008) : http://www.nataliprize2008.eu/fr/recipients/2008/southamerica-1prize/index.htm


Silvia Ramos et Anabela Paiva, « Médias et violence, nouvelles tendance dans la couverture de la
criminalité et de la sécurité au Brésil ». Analyse de plus de 5.000 textes parus entre 2003 et 2006 dans la presse brésilienne. J’ai parlé de cet ouvrage lors de sa parution, sur le blog Viva Favela en français http://vivafavelafrance.wordpress.com/2007/11/01/comment-la-presse-bresilienne-parle_t_elle-de-la-violence/

Et encore d’autres liens, pour ceux qui lisent ou comprennent le portugais :

Interview vidéo d’un policier qui ne croit pas que l’affrontement soit le bon chemin pour lutter contre le trafic : http://video.globo.com/Videos/Player/Entretenimento/0,,GIM904228-7822-NINGUEM+GANHA+NA+GUERRA+ENTRE+TRAFICO+E+POLICIA,00.html

Témoignage vidéo d’un trafiquant qui a choisi d’abandonner ses activités criminelles : http://video.globo.com/Videos/Player/Entretenimento/0,,GIM902867-7822-E+POSSIVEL+SAIR+DA+VIDA+NO+CRIME,00.html

le « Wipkipédia culturel » brésilien: http://www.overmundo.com.br/

blog d’un journaliste spécialisé dans la couverture des affaires criminelles du groupe de presse Globo. http://extra.globo.com/geral/casodepolicia/

2 blogs émanant directement de journalistes vivant et travaillant dans les favelas: http://www.observatoriodefavelas.org.br/observatoriodefavelas/noticias/index.phphttp://novo.vivafavela.com.br/publique/

réseau de radios communautaires du Brésil qui émettent sur internet : http://www.sisdera.com/radio/?canal=MAREFM

 

Publicités