favela-expectativa2Va-t-on vers un changement de stratégie de la police à Rio de Janeiro, qui annonce une intervention mieux ciblée des forces de l’ordre dans les favelas ? C’est ce que tout le monde espère, depuis que les autorités ont ordonné le déploiement d’effectifs de police de proximité dans 2 quartiers de la ville. L’expérience est encore toute jeune, mais elle semble déjà porté ses fruits. Dans les 2 communautés concernées, les trafiquants ont pliés bagage.
Complation et adaptation : Jean-Jacques Fontaine

Depuis novembre dernier, la police de Rio de Janeiro a abandonné ses opérations coup de poing ponctuelles dans les favelas de Dona Marta, dans la zone Sud de la ville et de Cidade de Deus, dans la banlieue ouest. A la place, des patrouilles permanentes de policiers communautaires dans les rues qui devraient permettre progressivement la remise en route par l’Etat des écoles, des centres de santé, des services de voirie et d’électricité. Cette nouvelle approche s’inscrit dans le programme « Territoires de Paix, financé par le Programme National de Sécurité Publique et de Citoyenneté (PRONASCI), que le gouvernement Lula a lancé l’an dernier. « Dans ces zones, explique Sergio Cabral, le Gouverneur de l’Etat de Rio de Janeiro, nous sommes confrontés à 2 types de violence : la désertion de l’autorité publique et la domination du pouvoir parallèle des trafiquants ou des milices para-policières ».

L’expérience n’a que 3 mois et elle est limitée à 2 favelas. Elle devrait s’étendre petit à petit, mais il faut le temps de former les policiers à ces nouvelles tâches de surveillance communautaire et organiser la réouverture des équipements sociaux, souvent laissés à l’abandon depuis longtemps. 3 mois, c’est peu pour tirer des conclusions, mais suffisant pour prendre le pouls de la population touchée par ces changements. C’est ce qu’a fait Renata Sequiera, journaliste à Viva Favela. Voici son reportage:

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Soulagement mitigé: 

Les habitants de la Cidade de Deus et de Dona Marta sont libérés de la présence des trafiquants, mais ils ne sont pas nécessairement satisfaits de la manière dont agit la police. Plusieurs témoignent avoir vu leur maison envahies par les forces de l’ordre qui se sont livrées à des intimidations et des vols. « J’ai été agressé et je suis resté enfermé plus d’une heure dans le fourgon des gendarmes parce que je n’avais pas mon livret de travail avec moi. Je suis aide-maçon et je ne travaillais pas cet après-midi-là. S’il n’y a plus de hors-la-loi ici, alors pourquoi traiter les gens comme ça ? Parce que nous sommes pauvres et que nous habitons un bidonville ? » Autre plainte, celle de cette femme, mère d’un enfant malade, chez qui des policiers en civil ont fait irruption en enfonçant la porte. « Ils m’ont assise de force et m’ont ordonné de ne pas bouger pendant qu’ils fouillaient la maison, sans quoi ils allaient me frapper au visage. »

Les habitants s’inquiètent aussi 
d’une possible invasion de la part des milices para-militaires, formées d’ex-policiers, de pompiers et d’agents de sécurité privés. Des milices très actives dans la zone ouest de Rio de Janeiro, mais pas encore implantée à la Cidade de Deus. Cette peur est particulièrement présente dans le quartier de Gardénia Azul dont le président de l’association des habitants vient d’être assassiné. On soupçonne un règlement de compte avec les milices dont il semblait proche. Gardenia Azul attend l’arrivée de 120 policiers militaires chargés de la surveillance communautaire, mais selon le Gouverneur Sergio Cabral, ils ne viendront pas avant la 2ème quinzaine de février car ils sont encore en formation. Dans l’intervalle, des hommes armés, en civil, patrouillent dans le quartier, sous la protection de véhicules de la police, ce qui alimente les soupçons des habitants.

Un tunnel sans fin

« Nous sommes entré dans un tunnel obscure et nous ne voyons pas encore de lumière au bout» commente José Maria, président de l’association des habitants de Dona Marta. « La communauté n’est pas habituée à une présence permanente des pouvoirs publics. Beaucoup de services comme la télévision à câble, internet ou la distribution du gaz étaient illégaux, ici. Ils ont été coupés et le Gouverneur a promis de régulariser rapidement la situation, mais on attend toujours… Autre critique, la truculence de certains policiers, qui se comportent à Dona Marta, comme s’ils étaient les maîtres du lieu. Cela se voit dans les petits gestes du quotidien. Ainsi, lors de la cérémonie d’installation du bataillon de police communautaire, plusieurs gendarmes en uniformes ont voulu passer devant tout le monde, pour monter dans le nouvel ascenseur public qui vient d’être installé. « Ce qui n’était qu’une simple manifestation d’impolitesse a fait monter la tension et s’est transformé en affrontement entre les habitants et les policiers fautifs», raconte José Maria.

Pour Pierre Avila, musicien, qui donne des cours dans le cadre du projet « Culture à Dona Marta », ces tensions sont le résultat d’un manque de pratique du dialogue. « Les policiers manquent de tact à l’égard des habitants, mais ceux-ci n’ont aucun respect pour le pouvoir qu’incarne l’uniforme. »

Réurbanisation autoritaire

Autre dossier chaud, l’opération Territoires de Paix s’accompagne d’une ré-urbanisation des lieux. A Dona Marta, 52 maisons du sommet de la colline vont être détruites et leurs habitants relogés. Mais surtout, il est prévu l’édification d’une barrière de contention pour éviter l’extension de la favela en direction de la réserve forestière voisine. Lorsque le Secrétaire Municipal à l’Environnement, Carlos Alberto Muniz, est venu annoncer la mise en place de ces mesures, la révolte a explosé car personne n’avait été préalablement informé…

Même chose à la Cidade de Deus où, là aussi, les habitants ont été mis devant le fait accompli : une fourgonnette blanche de la Préfecture est arrivée un matin sous escorte policière au bord de la rivière qui traverse la communauté. Objectif, faire des relevés topographiques. Questionnés par les riverains, les fonctionnaires présents leur ont annoncé « qu’ils prenaient des mesures en vue de la prochaine démolition des maisons du bord de la rivière. » Première nouvelle pour les habitants qui ont rapidement mis sur pied un cortège de protestation afin d’alerter le reste de la communauté.

Pas encore un modèle
« J’étais à la pharmacie quand on est venu me prévenir » explique Marica. « J’ai couru chez moi pour les empêcher de démolir ma maison. Je l’avais payée 1500 R$ (500 euros) il y a 4 ans. Je suis manucure et je travaille à domicile. Ma fille, son mari et six de mes petits enfants vivent avec moi.» « Une assistante sociale est passée l’autre jour et nous a dit qu’à l’avenir, on ne pourrait plus construire ici. Mais elle n’a rien dit des maisons existantes. Est-ce qu’on va les démolir ? Où va-t-on aller ? » s’indigne Priscila Coutinho, qui fait circuler une pétition paraphée par presque tous les habitants de l’endroit. « Les dernières informations que nous avons, c’est que les maisons seront rasées dans 15 jours et que nous en recevrons de nouvelles. Mais où ? Dans quelles conditions ? Personne ne sait.» 
 


Même flou à Dona Marta où la Secrétaire Municipale à la Culture, Jandira Feghali est venu annoncer la construction d’un centre culturel, budgété à 1 million de R$ (330.000 euros), financé par le gouvernement fédéral. Depuis, rien. « C’est un beau projet, mais ça reste du domaine des idées», ironise Pierre Avila, le musicien. « La seule chose qu’on a vue, c’est le débarquement de la police. A part ça, personne n’est venu entreprendre quoique ce soit et la communauté est toujours sans connexion internet et sans télévision à câble! Il va falloir du temps, beaucoup de temps si on veut que cette expérience devienne un modèle pour les autres».

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Trafic & compagnie 1 : Mort d’un caïd : les revenu du commerce de drogue.

Le mercredi 28 janvier, Leandro Monteiro Reis, dit Pitbull, chef du trafic dans la favela de Mangueira (zone nord de Rio de Janeiro) est décédé suite à un échange de tirs avec la police. Atteint à l’abdomen, il n’a pas résisté à ses blessures. La police a patrouillé toute la journée dans la favela, dans un climat de forte tension et a réussi à mettre la main sur un carnet contenant la comptabilité du commerce de drogue dans la Mangueira. Rien qu’au mois de décembre, ce sont 4,5 tonnes de majrijuana qui ont été écoulées par les différents point de vente du quartier, elles ont coûté 1,7 millions de R$ à l’achat et ont été revendues 5 millions de R$. Bénéfice, pour un seul mois 4,3 millions de R$ (1,4 millions d’euros) répartis entre les différents « salariés » du gang de Pittbull ! (Source : SRZD)

Trafic & compagnie 2 : droit d’entrée…

Autre « indicateur » des sommes faramineuses qui circulent dans les régions sous contrôle des trafiquants de drogue : à l’occasion d’une prise de contact en vue du tournage éventuel d’un documentaire sur la vie quotidienne dans une favela, le président de l’association des habitants, -qui est aux mains des trafiquants depuis peu-, m’a fait savoir qu’il fallait désormais payer un « droit d’entrée » de plusieurs dizaines de milliers de R$, avant toute négociation, « pour rémunérer les « employés de l’association chargés de notre sécurité » (comprenez les petits soldats du trafic !) et le député local qui défend les intérêts du quartier à l’Assemblée Municipale de Rio de Janeiro. Je me suis permis de décliner l’offre, le tournage n’aura pas lieu. (JJF)

Trafic & compagnie 3 : cherchez l’erreur !

Lundi 3 février: la police de Sao Paulo réussit à ramener le calme dans la favela de Paraisopolis, peuplée de 80.000 habitants qui se sont révoltés suite à la mort d’un jeune victime d’une balle perdue. 400 policiers anti-émeute ont occupé la favela pendant 48heures avant de reprendre le contrôle de la situation. Aucun mort, 5 blessés dont 3 policiers. Le même jour, 300 agents de la police de Rio de Janeiro pénètrent dans 4 favelas de la zone ouest de la ville, à la poursuite de 3 trafiquants. Bilan de l’opération: 10 morts et un blessé par balle. Les 3 personnes recherchées sont toujours en fuite. Pourquoi cette différence ?

Parce que la police n’agit pas de la même façon dans les 2 villes, mais surtout parce que la géographie du trafic est différente. A Sao Paulo, la plupart des favelas se sont développées en terrain plat et sont intégrées dans le tissu social des quartiers environnants. Les trafiquants ne cherchent pas à les contrôler géographiquement, mais tissent un réseau d’influence pour protéger leur business. La plupart des chefs des gangs sont en prison et donnent leurs ordres depuis leurs cellules. La police intervient donc de façon sélective et mesurée dans ses opérations de terrain. A Rio au contraire, les favelas sont construites sur des collines escarpées, ce qui rend l’intrusion des forces de l’ordre beaucoup plus compliquée. Et chacune de ces favelas a « son » chef du trafic, qui exerce son pouvoir depuis l’intérieur et entretient une « armée » très hiérarchisée d’hommes de main, de sentinelles et de gérants des points de vente de drogue. Ainsi, lorsque la police intervient, c’est pour arrêter ces caïds et leurs soldats, ou saisir les stocks de drogue ou d’armes cachés dans la favela. Ce qui dégénère presque toujours en bataille rangée qui fait de nombreuses victimes dans la population.

Le résultat de ces réalités distinctes est très clair : de janvier à septembre 2008, 253 personnes sont mortes à Sao Paulo suite à l’intervention de la police et 793 à Rio de Janeiro ! Sao Paulo, avec ses 18 millions d’habitants, est pourtant une fois et demi plus grande que Rio. (Source : revue Epoca)

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